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Censure d'Internet en Chine
Yahoo, Google : capitalisme du virtuel et communisme bien réel

L’affaire n’est pas neuve. Les « ennemis d’Internet », entendez les gouvernements autoritaires, se sont toujours efforcés de contrôler la Toile, ou, du moins, d’empêcher leurs citoyens de recevoir des contenus subversifs de l’extérieur, de laisser filtrer de l’information gênante hors de leurs frontières et de créer des espaces numériques de discussion critique. Jusqu’à présent les experts pensaient que le parti de la censure perdrait forcément à long terme. Ils s’appuyaient sur plusieurs postulats qui se sont tous révélés faux :

- Internet était intrinsèquement porteur de liberté. Le développement des réseaux impliquait à la fois un accès potentiellement illimité à un information pluraliste et des possibilités de s’exprimer si vastes qu’elles seraient vite incontrôlables. La technique répandrait la liberté et seuls quelques esprits archaïques chercheraient vainement à freiner cette évolution inéluctable.


- Du reste développement des technologies de l’information et de la communication, développement économique par le libre jeu du marché et développement politique (entendez instauration d’une démocratie à l’occidentale) allaient de pair. Ce sens de l’histoire avait même un nom : c’était l’élargissement (enlargment), suivant le modèle global de la société de l’information. Ainsi, combler le fossé numérique contribuerait à répandre prospérité, esprit critique et valeurs démocratiques.

- Les États qui tenteraient de s’opposer au libre flux de la communication y parviendraient de moins en moins au fur et à mesure que leurs citoyens seraient mieux connectés, plus conscients et plus prospères. Face à cette résistance d’arrière-garde, l’esprit libertaire des internautes trouverait cent moyens nouveaux de ridiculiser les gendarmes de la Toile. Vouloir défendre un quelconque monopole de la pensée à l’intérieur de frontières nationales était une absurdité évidente à l’époque de la mondialisation et du village global.

Que nous enseigne l’exemple chinois ?

- Un État moderne peut concilier des taux de développement économique spectaculaires et une idéologie communiste. Il peut adopter les règles du marché, s’équiper de moyens modernes (avec plus de cent millions d’Internautes, la Chine est le second marché du monde après les USA) et ne pas changer son système politique. Or celui-ci repose en grande partie sur la domination des moyens de faire savoir et de faire croire

- L’État peut techniquement contrôler les flux d’information sur son territoire. Internet, contrairement à une idée reçue n’est pas un espace sans frontière. Bien sûr ce contrôle – comme tout contrôle de frontières – est loin d’être parfait. L’internaute astucieux peut contourner les obstacles, utiliser des sites dits « anonymiseurrs », ne pas se faire repérer par les autorités lors de ses navigations ou en utilisant certains termes interdits que repèrent les robots sémantiques... Mais la majorité des internautes chinois reste soumise à deux contraintes. Une contrainte policière : surveillance des cybercafés, obligation de faire connaître son identité pour toutes sortes d’opérations, traces laissées par les connexions… Une contrainte technique : pour aller sur Internet de Chine, il faut passer par un fournisseur d’accès sur le territoire chinois qui peut contrôler votre identité, vos connexions, les termes que vous employez dans vos mails ou sur votre blog et qui peut vous refuser l’accès à des sites interdits.

Ainsi, un serveur de messagerie qui est situé sur le territoire de la Chine est soumis à la fois à sa législation et à sa surveillance des contenus. Or toutes nos connexions et transactions sur Internet laisse une trace numérique. Par ailleurs pour s’informer sur la Toile, il faut savoir ou aller et pouvoir y accéder. Pour connaître l’adresse d’un site, il n’y a que trois méthodes. Soit quelqu’un vous l’a indiquée comme on fournit un numéro de téléphone, soit vous tombez sur le site en suivant un lien hypertexte, soit vous le repérez sur un moteur de recherche. Or le contrôle « autoritaire » sur la navigation exercé sur les navigations (les fournisseurs d’accès refusent de laisser l’internaute se connecter sur un site interdit) est renforcé par le contrôle « cognitif » des recherches. Si vous ne savez pas où aller chercher des images ou des textes interdits, vous ne risquez guère d’être atteint par eux. Le tout sur fond de contrôle linguistique : sa langue a toujours été une des meilleures défenses de la Chine contre les influences du monde extérieur.

Problème : comment empêcher un chinois d’aller chercher des contenus subversifs sur un moteur de recherche en chinois hors de Chine ? Réponse : en créant votre propre moteur de recherche sur le territoire national (Baidu) et en passant des accords avec Yahoo, Google ou Msn, alléchés par un gigantesque marché. Ainsi, les capitalistes yankees, si enclins à tenir un discours moderniste et libertaire ou à invoquer les droits de l’homme, se feront un plaisir de créer des moteurs de recherche locaux « bridés » suivant les demandes des autorités. , de« limiter » ces moteurs sémantiques et les portails, de fournir des techniques de surveillance, de traçage et de blocage d’accès, comme les milliers de « routeurs » de Cisco vendus à la Chine et qui repèrent les mots interdits. Ils pourront même transmettre les éléments pour inculper un dissident. Résultat : d’après Reporters Sans Frontières, il y aurait 49 cyberdissidents emprisonnés en Chine : un chiffre minuscule à l’échelle du pays, mais un signal fort.
Cerise sur le gâteau : les autorités de Pékin par la voix d’un responsable du Bureau d'Etat de l'Information, Liu Zhengrong peuvent se permettre de répondre aux Occidentaux : mais nous ne faisons que la même chose que vous ! Vous luttez contre les sites révisionnistes, terroristes ou pédophiles, nous protégeons nos citoyens contre la pornographie et la subversion.

Le sous-comité des relations internationales de la Chambre des Représentants a violemment pris à partie les sociétés US concernées à commencer par Yahoo (dont on dit qu’il aurait donné des informations permettant d’inculper deux de ses abonnés chinois) et Google (qui avait pourtant longtemps résisté à la pression de Pékin et avait même était « fermé » quelque temps en chine). Mais celles-ci répondent que c’est après tout au gouvernement US de régler le problème sur le plan diplomatique. Le pouvoir politique qui a adopté le Global Internet Freedom Act est-il désarmé face aux activités des entreprises privées hors de ses frontières ? Ce n’est pas certain. La législation sur l’exportation des technologies sensibles permet d’exercer une pression. Le Congrès pourrait imposer aux serveurs de messagerie de s’implanter hors des territoires d’États répressifs. Et il existe encore d’autres moyens.

Ils ont d’autant plus de chance d’être explorés que l’offensive contre la censure sur Internet est menée simultanément par des représentants démocrates et républicains également hostiles à la « Realpolitik » de compromission commerciale avec des régimes suspects.
Mais dans tous les cas, cette affaire nous aura rappelé une vérité : Internet est et reste un enjeu géopolitique. Que ce soit dans le domaine économique ou militaire, celui de la lutte contre le terrorisme ou celui de l’influence linguistique, idéologique et culturelle, c’est même un des domaines les plus disputés.

 Gros dossier de reporters sans frontières
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