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Fake news et démocratie
Deux interviews


INTERVIEW ATLANTICO

La démocratie est-elle plus fragile maintenant en raison de ces fake news et autres stratégies de ciblage pointu des messages (type @Cambridge analytica) ?

FBH La démocratie requiert deux conditions minimales : que citoyens rationnels puissent s’exprimer librement et que ces citoyens aient une connaissance passable des événements du monde, assez pour s’en faire une représentation à peu près commune.
Nous avons connu des systèmes totalitaires qui (comme dans 1984 d’Orwell avec son « Miniver », le ministère de la Vérité) imposent un image falsifiée de la réalité à des populations passives. Nous avons connu des démocraties spectacle où quelques spécialistes de la communication produisent des histoires euphorisantes et séduisantes pour les masses. Nous avons connu des officines ou des bureaucraties d’État qui, surtout en cas de conflit, fournissent de fausses histoires pour diaboliser l’ennemi (couveuses de Koweit City, charniers du Kosovo, Armes de Destruction Massive de Saddam).
Ce qui se produit sous nos yeux est différent. Ce n’est plus la propagande « d’en haut » déversée par les mass médias qui est en cause. Avec le numérique, chacun peut inventer des événements ou déclarations imaginaires, des « faits graves qu’on nous cacherait » et des images truquées. Chacun peut aussi devenir diffuseur des « nouvelles » qui coïncident avec ses préjugés politiques ou ses fantasmes. Des milliers de bobards (la meilleure traduction française de « fake news ») circulent ainsi en ligne, soit lancés par des groupes militants, soit par des « pièges à clics » (des sites qui racontent n’importe quoi de surprenant pour que vous alliez voir à la source et consultiez des messages publicitaires), soit encore comme une forme nouvelle de la bonne vieille rumeur, mais circulant maintenant de clavier à écran et non plus de bouche à oreille. Cela va de « un prédicateur veut marcher sur l’eau et est mangé par les crocodiles » à « Trump est soutenu par le pape ». Plus c’est gros...
Ajoutons aussi que les fuites (les leaks) de documents confidentiels, livrés par un lanceur d’alerte de l’intérieur d’une organisation ou piratés par des hackers, peuvent perturber le jeu politique en décrédibilisant un parti ou un gouvernement (il est vrai cette fois sur la base de dossiers authentiques).
Quant à l’affaire de Cambridge Analytica, elle n’a rien à voir avec le vrai ou le faux. Même si cette société anglaise s’est procuré via Facebook, et sans doute de manière illégale, des millions de données sur des internautes, son activité est publique (il suffit d’aller voir leur site) et licite au moins aux USA. Elle consiste à dresser des profils psychologiques de millions d’électeurs, à repérer leurs liens et habitudes et à leur adresser via les médias sociaux des messages hyper-individualisés - donc le contraire des messages standards des mass médias - : Monsieur Machin, vous qui aimez les abeilles, sachez que le candidat X aidera l’apiculture.
Pour la petite histoire, Obama a utilisé cette technique du message incitatif « basé sur les données » en 2012 (dixit le New York Times), mais il semble que la campagne de Trump y ait largement fait appel. Tandis qu’Hillary Clinton jouait les médias mainstream (pardon, pour tous ces anglicismes !) qui lui étaient infiniment plus favorables.

2. Ces techniques ont elles démultiplié la capacité à influencer ? Sont-elles vraiment plus efficaces que toutes les vieilles ficelles de la propagande ayant pu exister au cours de l’histoire ?

FBH Il ne faut pas tomber dans le délire qui consiste à attribuer aux services russes le pouvoir d’influencer les élections des autres pays par quelques rumeurs en ligne ou à travers des médias internationaux multilingue (ce qui ne fait que copier des techniques américaines d’influence pendant la guerre froide ou les révolutions de couleur). Ni croire au pouvoir magique de la fachosphère, de la gauchosphère et autres alterpshères. Bien sûr il y a des bobards en ligne, bien sûr des publics souvent réceptifs aux thèses complotistes ou extrémistes s’en délectent et les répandent. Mais la bonne question est plutôt : pourquoi ces gens sont-ils imperméables à l’influence des médias classiques, des experts, des politiques, du « cercle de la raison », etc ?
D’autant plus que les fake news ou les simples erreurs factuelles et propos non vérifiés sont immédiatement repérés par les médias (largement reconvertis dans le fact-checking), moqués et ridiculisés, dénoncés sur les plateaux de télévision, retirés par les grands du Net (Google, Facebook, Twitter..) qui font la chasse aux faux comptes et aux fasses déclarations... « Fake news » ou « complotiste » est devenu une injure facile pour discréditer un adversaire dans un débat.
Il y a eu beaucoup d’études universitaires américaines (Dartmouth U., Columbia School of Journalism, Stanford, MIT...) sur l’impact de ces méthodes sur l’élection de Trump. Pour les résumer sans trop caricaturer. Oui il y a beaucoup de fakes. Oui, une minorité très militante les partage systématiquement et les amplifie très vite. Oui ces informations «alternatives » (qui ne sont d’ailleurs pas toutes pro-Trump) jouent un rôle mais marginal et plutôt de renforcement des convictions. Non cela ne peut pas expliquer le résultat des élections ni fausser le mécanisme de la démocratie. Non ces informations « alternatives » ne représentent pas grand chose par rapport aux millions de messages sociaux « vrais », d’heures de télévision, de pages de journaux, de déclarations des autorités, etc qui influencent dans l’autre sens. Simplement un rapport de pouvoir idéologique s’est déplacé.

F.B. Huyghe est directeur de recherche à l’Iris
Dernier ouvrage : Fake news La grand peur (VA Press, 2018)

INTERVIEW SUR LE BLOG DE PASCAL BONIFACE

« Fake news » : le terme est nouveau, mais le phénomène est-il ancien ?
Le phénomène commence peut-être avec Adam et Eve et est attesté depuis l’Antiquité. La rumeur « plus vieux média du monde » a toujours concurrencé le discours officiel ou médiatique (car on nous cache tout) et, au cours de récents conflits (Yougoslavie, guerres du Golfe, Kosovo, Libye...), nous avons vu le succès d’accusations imaginaires concoctées par des services d’État ou des officines pour discréditer des adversaires (qui n’étaient pas forcément innocents pour autant). Ce qu’il y a de nouveau, c’est que les réseaux sociaux permettent à chacun de fabriquer de faux comptes, des photos retouchée ou légendées mensongèrement, des déclarations et événements imaginaires. On peut même créer de pseudo mouvements d’opinion avec quelques algorithmes et multiplier les partisans imaginaires. Surtout les réseaux sociaux ont créé de nouveaux circuits de circulation de la désinformation ou de la mésinformation : chacun peut reprendre, accréditer et amplifier la « nouvelle » fabriquée. À la limite chacun peut choisir en ligne des informations qui confortent ses fantasmes ou ses préjugés idéologiques.
Pour la petite histoire, l’anglicisme « fake news » (équivalent de notre « bobard ») a vraiment été popularisé en 2016 dans un contexte de panique des libéraux et des partisans d’une mondialisation heureuse face à l’incompréhensible montée populiste. Le néologisme traduit une sorte de perte de contrôle idéologique du cercle de la raison face à des opinions qui s’appuient sur d’autres valeurs mais aussi sur une autre version de la réalité.

Pourquoi ne croyez-vous pas à l’influence russe dans l’élection de Donald Trump ?
Je ne nie pas que le Kremlin ne se soit doté de relais auprès de l’opinion internationale avec des médias multilingues comme Russia Today (mais en ne faisant là qu’imiter ce que pratiquaient les USA pendant la guerre froide), ni qu’il y ait des « trolls » russes qui ont repris les rumeurs anti-Clinton en se faisant éventuellement passer pour des citoyens américains. Simplement ces influences ont joué à la marge et sur un public préalablement conquis : il cherchait confirmation de ses préjugés et était déjà convaincu que ce sont les médias du système, « mainstream » et libéraux qui répandent des fake news. Attribuer un pouvoir de persuasion de nature à faire basculer le suffrage d’une Nation au seul fait que des millions de gens ont été exposés à un bobard au moins, c’est oublier qu’ils n’y ont pas forcément cru, que le faux a été rapidement repéré et dénoncé et qu’il a été forcément plus que compensé par des centaines d’heures de télévision et des milliers de pages influant en sens inverse. La vraie question est plutôt de savoir pourquoi une telle proportion de la population ne croit plus ce que disent les médias classiques, les élites, les experts... Attribuer le Brexit, l’élection Trump ou le référendum catalan à la mauvaise influence de mensonges délibérés, à la crédulité naturelle des masses ou à l’anarchie des réseaux sociaux, cela ressort à la causalité diabolique : le peuple vote mal à cause de mensonges subversifs ; s’il savait la vérité il nous soutiendrait. Du reste plusieurs études universitaires américaines viennent de confirmer que le pouvoir des fakes des comptes « extrémistes » ou de la propagande extérieure a été marginal, limité à une minorité de convaincus et concurrencé par bien d’autres sources d’influence. Se méfier des explications magiques, surtout si elles flattent votre ego (nous sommes le camp des véridiques) et vous exonèrent de toute responsabilité.

Pourquoi les réseaux sociaux, vus il y a quelque temps comme les vecteurs de la libre expression, sont-ils aujourd’hui accusés d’être les fourriers du complotisme ?
En effet, au moment du printemps arabe, il était à la mode de dire que les réseaux sociaux où chacun pouvait s’exprimer, qui se jouaient des frontières, et que les pouvoirs autoritaires ne contrôlaient guère, étaient intrinsèquement démocratiques. Mais les médias sociaux ne donnent pas la parole qu’aux démocrates soutenus par l’Occident : les complotistes, les djihadistes, les anti-système de toute obédience, les populistes, tous ceux qui d’une façon ou d’une autre doutent de la parole dominante (qu’il s’agisse de politique, de vérité scientifique...) y trouvent aussi l’environnement où conforter leurs versions alternatives. D’où la mobilisation des gouvernement (loi Macron anti-fakes p.e.), des Gafa qui ne veulent pas être accusés de favoriser les délires antisociaux en ligne et des médias classiques qui trouvent à justifier leur rôle par la pratique du fact-checking.


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