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Fake news : une expression piégée
Fake news est une très mauvaise expression qui s’est malheureusement imposée de fait (mot de l’année 2017 pour le dictionnaire Collins, employé à tout bout de champ dans les débats télévisés..). On pourrait, bien entendu, utiliser le bon vieux « bobard » employé en français depuis plus d’un siècle et qui désigne une information mensongère (donc dont le premier diffuseur sait bien qu’elle l’est) répandue pour tromper le public comme les « canards » le faisaient avant et pendant la guerre de 14.
Retenons trois éléments :
Le mensonge donc le fait que quelqu’un au début de la chaîne fabrique sciemment un faux événement, une fausse déclaration, en inventant complètement, en truquant une photo, en allégeant de témoignages inventés... bref au minimum une forgerie au sens où l’on désignait autrefois ainsi document contrefait. Le tout éventuellement repris de bonne foi par des milliers de gens.
Une intention stratégique de produire un effet sur l’opinion
Une dissimulation, résultant généralement du fait que l’information est présentée comme émanant d’un média authentique, d’une source sûre, propagée par d’honnêtes citoyens qui ne cherchent que la vérité, mise en page comme un document authentique ou un article de la presse classique, etc.

Pourquoi « fake news » est-il un terme confus (mais que nous sommes néanmoins obligés d’employer) ?

Pour des raison étymologiques : initialement fake avait plutôt le sens de truqué (comme un faux bijou) imité plutôt que de non-vrai. Pas clair.
Pour des raisons « historiques » : son succès très récent devrait faire dresser l’oreille. Des journalistes attribuent la paternité, sinon de l’expression, du moins de son emploi actuel à l’ONG libérale First Draft en septembre 2016. a En fait, avant 2016, on parlait de « fakes » pour des faux comptes en ligne, mais pas de façon générale pour désigner le phénomène de diffusion d’informations mensongères. Nous-même avons écrit sur les trucages en ligne en 2001 (« L’ennemi à l’ère numérique ») ou en début 2016 (« Désinformation ») sans avoir à recourir à cet anglicisme. Ce succès soudain est lié aux élections américaines en un double sens : a) d’une part des organisations de fact-checking (la vérification des faits, une techniques journalistique déjà popularisée dès 2007, 2010 par Factcheck et Politifact) s’emballent et dénoncent des campagnes anti-Clinton en ligne et b) comme réplique par les milieux trumpistes pour dénoncer la presse libérale et les médias mainstream acquis à leur rivale. Donc un emploi polémique et idéologique.
Pour des raisons « stratégiques » : il est trop facile de glisser de la notion de fausses nouvelles à celle de propagande et de propagande à disqualification comme mensongère de tout ce qui ne pense pas comme vous.
Pour des raisons « culturelles » ce terme fait partie du globish glossaire c’est-à-dire d’anglicismes - nous en avons dénombré une cinquantaine- venus d’outre-Atlantique et qui envahissent le débat stratégique, géopolitique, économique, idéologique, etc, en portant une certaine vision du monde plutôt libérale et atlantiste.
Pour des raisons « rhétoriques » évidentes liées à la clarté du débat
Dire qu’une information est fausse (au seul sens acceptable : elle narre un événement qui n’a pas eu lieu sans être forcément un jugement faux, une position morale inacceptable ou une prédiction délirante sur le futur) peut recouvrir bien des cas de figures. Par exemple un canular, un article parodique ou ironique, un « piège à clic », c’est-à-dire un titre sensationnel, parfois faisant fi de toute vraisemblance, uniquement destiné à attirer un internaute, à lui faire cliquer un lien et à « vendre » son attention ainsi captée à un annonceur publicitaire.
On tend à confondre avec les théories complotistes qui sont des interprétations de la réalité et non des récits
On tend à confondre - et ceci n’est pas forcément innocent - avec opinion extrémiste, refus des évidences scientifiques et factuelles, voire attitude de scepticisme systématique à l’égard du « Système ». Voire à suggérer que la réceptivité aux fake news est liée aux « discours de haine » ou à des peurs irrationnelles.
Ce qu’il peut y avoir de faux, c’est le contenu relaté, mais aussi l’origine alléguée de l’information (faux compte, fausse nationalité, faux média, fausses autorités) et même l’existence de celui qui la lance ou la répand (trolls, employés à diffuser des nouvelles très orientés, voire algorithmes ou robots simulant l’activité d’un être humain ayant un compte en ligne)
N’importe quelle rumeur répandue par erreur (et souvent très vite corrigée par les médias) comme il s’en produit spontanément depuis des siècles en cas d’événements tragiques ou aux enjeux passionnels devient un fake, participant du grand danger.
En paniquant la population avec l’hystérie des fakes, en accusant suivant le cas les méchants Russes, la stupidité des foules populistes indifférentes à la vérité factuelle, ou le système des réseaux sociaux qui favorisent la tendance à ne prendre que des informations qui confirment nos préjugés, on rend les choses manichéennes : front des désinformateurs (et des gogos qui les croient) contre front des véridiques, donc des politiques basées sur les faits, donc des bonnes solutions auxquelles « il n’y a pas d’alternative ».
Des notions existantes comme désinformation, intoxication, propagande noire, etc pourraient très bien faire l’affaire.

Nous ne sommes pas seuls à critiquer cette notion mode, hélas devenue presque obligatoire.
Ainsi, dans un récent rapport, le groupe d’experts de haut niveau de la Commission européenne recommande de renoncer à cette notion attrape-tout. Bravo, mais pourquoi ? Le comité avance deux raisons d’éviter cette terminologie; D’une part « ce serait une façon inadéquate de saisir le problème complexe de la désinformation impliquant du contenu qui ne serait pas effectivemetn faux mais de l’information fabriquée mélangée avec des faits et des pratiques qui simulent des nouvelles comme des comptes automatiques, etc. ». D’autre par, le terme est « trompeur » parce que « des politiciens et leurs partisans se le sont appropriés et l’utilisent pour disqualifier les versions qui ne leur sont pas favorables. »
D’accord pour l’analyse et à condition qu’elle n’offre pas un prétexte pour discréditer encore plus largement toute forme d’opposition idéologique Mais le mot, dans son emploi flou, attrape-tout et vicié, est passé dans la langue de tous les jours et nous sommes obligés de faire avec.


Voir aussi le site peur-des-fakes à propos du livre

 Fake news La grande peur
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