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Un plan contre la radicalisation
Interview par l’Iris

Le Premier ministre Edouard Philippe a présenté le Plan national de prévention de la radicalisation. Quels en étaient les enjeux, notamment en matière de contre-idéologie ?
F.B. Huyghe Il est à noter que ce plan est le 3ème du nom en deux ans. Il est publié après une série d’échecs notables, notamment ceux de missions de désendoctrinement ou déradicalisation confiées à des associations privées dites de la société civile. On s’est rendu compte que ces expériences basées sur le volontariat ne fonctionnaient pas.
Beaucoup d’aspects sont évoqués dans ce Plan. Certains portent sur le repérage et la signalisation des individus en voie de radicalisation dans l’espoir de freiner dans leur trajectoire. Des mesures, traitent de ceux qui sont de retour de Syrie ou d’Irak et éventuellement de leurs enfants. 60 mesures composent en tout ce rapport.
En revanche, sur la contre-idéologie ou le discours sensé déradicaliser, on est toujours sur sa faim dans la mesure où nous n’avons pas défini de ligne doctrinale à même d’inspirer un supposé contre discours. Trop souvent, on a considéré la radicalisation religieuse comme relevant de la dérive sectaire (le lavage de cerveau d’individus affaiblis ou désocialisés) ou de la « chute » comme on tombe dans l’alcoolisme ou la délinquance. D’ailleurs le terme de déradicalisation ( renoncer à ses idées fondamentalistes ou extrémistes qui conduisent à choisir la violence comme moyen de réaliser la doctrine) est loin de faire l’unanimité des scientifiques. D’autres parlent de désengagement, qui est le fait de renoncer, collectivement ou individuellement, à l’action armée, tout en tenant éventuellement la cause pour aussi juste mais impossible à réaliser ici et maintenant par la force.
Cette lecture néglige que l’engagement vers l’islamisme radical combattant (« califal ») procède d’une véritable conversion (pour les non musulmans comme pour les pour les sunnites qui se réclamaient d’un islam quiétiste voire accommodant avec l’Occident). Cette conversion suppose l’adoption d’une ligne doctrinale très précise, à savoir l’idéologie takfiriste pour le jihad offensif. La ligne métapolitique inspire un choix géostratégique -créer le califat ici et maintenant, affronter immédiatement tous ses ennemis, occidentaux et mauvais musulmans, et ce même temps pour accélérer la venue de la bataille finale, prélude à la victoire et à la fin des temps. Il est l’av1nt-garde consciente de toute la Oumma. Par ailleurs le jihadiste s’intègre à une communauté combattante : il vit et meurt désormais avec ses frères. Enfin il est un individu tenté par le prestige du combattant, des fantasmes sanguinaires, des désirs de puissance (avoir beaucoup d’épouses, piller exécuter et conduire de grosses voitures blindées avant de mourir lui-même en martyre dont la mémoire sera glorifiée). Le niveau macro (combattant de l’Oumma), méso (bande de potes ayant suivi le même itinéraire) et micro (individu avec ses frustrations mais aussi son adrénaline et son désir de pureté) se mêle dans un processus multifactoriel.
Jusqu’à présent, nous avions trop l’habitude de voir les djihadistes au travers de la psychiatrie, de la dépendance et de la misère sociale sans prendre en compte l’adhésion la conversion à une communauté, à sa doctrine et à sa stratégie. Ces gens espèrent à la fois le paradis, l’établissement d’un califat mondial et la vengeance de siècles de « persécution ». De plus ils pensent que leur action est rationnelle : s’ils nous attaquent avec suffisamment de férocité pour nous terroriser et avec l’aide de Dieu, la victoire leur est garantie en dépit de la disproportion des forces (et d’ailleurs des dits du Prophète le confirment).
La France n’est pas encore au point là-dessus, et un traitement de fond s’imposera tôt ou tard. Il passera par des rapport avec les autorités islamiques capable de persuader les personnes sympathisants de ces idéologies qu’elles se sont engagés sur une voie erronée et religieusement et politiquement.
Pour le moment, on se contente de renforcer des mesures de censure pour empêcher la propagande de Daech de circuler : réclamer des réseaux sociaux qu’ils retirent encore plus vite, en une heure désormais, des messages « terroristes »
Cela répond d’ailleurs à une tendance lourde de Facebook, Twitter à censurer de manière croissante, les fake news, les discours de haine, les thèses complotistes et contenu faisant l’apologie du terrorisme. Cette mobilisation des GAFA n’empêchera pas des réseaux humains d’entrer en contact via des supports très sécurisés comme les chaînes d’information Telagram avec les messages djihadiste : simplement, il faut être initié par un mentor et donc déjà en contact avec des groupes pro-califat.
Parmi les 60 mesures de ce document, une importance particulière est donnée au partage d’expérience en matière de prévention avec les dispositifs existants à l’étranger. Cela peut-il constituer une réponse aux limites d’une coopération internationale strictement sécuritaire ?
FBHIl y a plusieurs « modèles » à l’étranger, il faudrait donc voir dans quelle mesure ils seraient transposables en France. La ville d'Aarhus, au Danemark, a connu une initiative visant à décourager des jeunes de se rendre en Syrie. Une coopération s’est instaurée entre les travailleurs sociaux, la société civile, les services de l’État à travers du tutorat et soutien psychologique.
Les anglais ont également mené des actions similaires ainsi que les allemands à travers le lancement du programme Hayat. Mais, encore une fois, c’est une chose très différente d’empêcher un jeune qui commence à rentrer dans des circuits radicaux et, d’autre part, de démobiliser et réintégrer quelqu’un d’engagé dans l’action armée et qui est allé combattre en Syrie ou Irak.
Le traitement psychologique, social et idéologique de chaque individu devrait surtout être national, ne serait-ce que pour des questions de langue et de proximité.
Les revers militaires de l’Organisation de l’État islamique et les différents dispositifs gouvernementaux ont-ils eu un réel effet dissuasif sur les individus souhaitant se rendre dans des zones d’activités à caractère terroriste ou l’attrait de français pour les terres « de djihad » est-il d’actualité ? À l’étranger, Daesh dispose-t-il toujours d’un vivier de recrutement  international ?
FBHAu-delà du traitement médiatique dont bénéficie encore largement l’Organisation de l’État islamique, le djihadisme dispose encore de leviers de recrutement. Si Daesh a été éradiqué en Irak et en Syrie, il semblerait que leur chef Abou Bakr Al Bagdadi soit toujours vivant et que des sommes considérables aient été mises à l’abri. Toutes leurs structures du califat n’ont pas disparu et ils sont toujours capables de perpétrer des attentats dans d’autres zones notamment en Afghanistan. Des groupes régionaux franchisés à l’organisation sont également pleinement actifs comme Boko-Haram, l’Organisation de l’État islamique en Libye, dans la province égyptienne du Sinaï et au Yémen dans une moindre mesure.
En revanche deux aspects sont nettement en défaveur de Daesh. Il s’agit tout d’abord de la perte conséquente de ses moyens techniques de communication, notamment au niveau des supports numériques. Il n’y a à ce jour plus aucune production audiovisuelle comparable à ce que Daesh pouvait sortir à son apogée.
L’autre dimension est discursive. Leur « storytelling » sur la mise en place d’un califat triomphant et conquérant s’est effondré du fait des revers militaires et est désormais inaudible.
Pour autant, ceux qui désirent s’engager dans le terrorisme djihadiste mais qui n’ont pas rejoint Daesh peuvent se dire que la stratégie de l’Organisation n’était finalement pas la bonne et que la ligne d’Al Quaïda - la lutte contre « l’ennemi lointain » au lieu de la création immédiate d’un califat territorialisé et d’un combat engagé contre le monde entier – était la bonne.
Il faut prendre garde à la possible instrumentalisation des dimensions géopolitiques de la lutte contre le terrorisme : un discours victimaire ( voyez : les Occidentaux ont, une fois encore, détruit le califat, qui est le seul pouvoir temporel légitime ; ils nous persécutent) pourrait mobiliser de nouvelles recrues.
Quant aux « returnees » ou « foreign fighters » qui sont allés s’endurcir sur les théâtres irako-syriens, leur flot devrait se tarir ; tous ne retourneront pas forcément en France et parmi ceux-là, tous ne traduiront pas forcément leur désir de vengeance par des attentats sur le sol national Mais ils peuvent recruter, surtout en prison auréolés du prestige des vétérans.Daesh est en difficulté sur le plan sécuritaire et logistique, ce qui ne lui permet plus de mener des attaques d’envergure. Cela diminue d’autant l’attrait de l’Organisation pour des individus voulant combattre à ses côtés. Mais cela pourrait augmenter leur désir de se rapprocher du courant historique al Qaïda. Ou favoriser des attentats de pure rage menée par des poignées d’individu désireux de nous faire payer le prix du sang.

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