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Papiers du Pentagone
Mensonges d’État


Les papiers du Pentagone - le film - est inspiré de faits vrais : l’ancêtre des lanceurs d’alerte contemporains, Daniel Ellsberg analyste stratégique de la RAND et du Pentagone avait transmis en 1971 au New York Times ( nous disons bien le NYT et pas le Washington Post) les 7000 pages d'un document secret du Département de la Défense commandé par McNamara et qui révélait de nombreux mensonges officiels proférés sous Truman, Eisenhower, Kennedy et Johnson, à propos de la guerre du Viêt Nam. A Study Prepared by the Department of Defense(« Relations entre les États-Unis et le Viêt Nam, 1945-1967 : une étude préparée par le Département de la Défense ») dévoilait comment avaient été prises les décisions qui ont abouti à l’enlisement :
- engagement prévu dès avant la guerre française d’Idochine
- bombardements aériens du Nord Viêt Nam prévus dès 1964 (bien avant l’incident d’ailleurs bidonné de la baie du Tonkin qui servit de prétexte à la guerre)
- opérations militaires au Laos engagées également avant 1964
- interférences avec les élections au Viêt Nam
- etc.
Bref, on découvrait d’une part que l’intervention n’avait rien d’une réaction, qu’il ne s’agissait pas de défendre un peuple menacé par le totalitarisme, mais d’une stratégie à long terme de guerre froide. Absurde puisqu’il s’agissait au final de ne pas sembler perdre la face, mais voulue. D’autre part, il devenait évident que le gouvernement avait menti au peuple américain à la fois sur les motivations, les résultats (avec notamment le récit de succès purement imaginaires) et les perspectives de cette guerre. Washington savait qu’elle était ingagnable, trompait le Congrès et probablement se trompait lui-même sur ses chances de succès. Bref, on avait provoqué et dissimulé la catastrophe.

Cette publication, reprise par le Washington Post quand le New York Times a été bloqué par une injonctions a provoqué une des plus grandes batailles juridiques de l’histoire de la liberté de la presse, l’administration Nixon tentant de faire interdire la publication au nom de la sécurité nationale et échouant devant la Cour Suprême. Ce que le film décrit avec énormément de détails, insistant sur les états d’âme de Ms. Graham la propriétaire, déchirée entre l’éthique, la peur d’une réaction négative de ses actionnaires (ceci survient au moment de la mise en Bourse du Post) et ses amitiés personnelles avec des dirigeants. Spielberg s’attarde sur le dilemme de cette femme dans un Washington conventionnel et machiste. Le message est lourd et, sur le plan politique, il n’y a à retenir que trois choses. Nixon était méchant (le film se termine sur l’affaire du Watergate), l’État de droit est une chose épatante et les femmes, même grandes bourgeoises, peuvent avoir du caractère. Est-ce vraiment tout ce qu’il y avait à dire ?

Car l’affaire des papiers du Pentagone est avant tout politique et pose le problème du rapport entre mensonge, guerre et gouvernement des hommes. Bien plus que des questions de journalistes courageux ou de féminisme (comme le suggère le film de Spielberg). Hannah Arendt, dans un texte célèbre « « Du mensonge en politique », relatif justement aux papiers du Pentagone, rappelit très justement que le mensonge est inhérent à l’action potlique, dans la mesure où il sert à produire une pseudo-réalité vraisemblable (les choses auraient pu se dérouler ainsi). Mis’il vise à une falsification efficace : l’idée de changer le réel à travers la croyance. Mener et maquiller une guerre pour produire une effet de persuasion (ici relatif à l’affrontement des deux superpuissances et à la capacité des États-Unis de faire triompher le camp de la liberté) témoigne d’un phénomène plus large : la fabrication d’une pseudo-réalité destinée aux masses (mais aussi sans doute aux dirigeants qui se convainquent eux-mêmes de leurs propres affabulations et justifications), la production d’une histoire ou d’une images séduisantes auxquelles adhérer. Comme le note Arendt : « Faire de la présentation d’une image la base de toute politique, - chercher, non pas la conquête du monde, mais à l’emporter dans une bataille dont l’enjeu est « l’esprit des gens », -, voilà quelque chose de nouveau dans cet immense amas des folies humaines enregistrées par l’histoire. ». Il est probable qu’à long terme le mensonge échouera devant les démentis du réel. Dans un régime totalitaire cela compte moins que le fait que chacun soit obligé de feindre d’adhérer du fond de son âme à ce mensonge. Mais dans une démocratie ?

La question se pose de façon bien plus aigüe aujourd’hui qu’en 1971 quand Ellsberg gagne contre Nixon et que la presse mainstream le soutient. Certes, quand, il y a quelques années, Manning, Assange et Snowden ont révélé des scandales d’État, on a applaudi et Hollywood leur a consacré des films. Mais aujourdh’ui ? Manning a fait plusieurs années de prison et a été gracié en mai 2017 (sans doute plus pour embêter Trump que par compassion). Assange est toujours assiégé dans une ambassade à Londres. Et Snowden a dû se réfugier en Russie. Si demain un Ellsberg publiait des documents d’une importance équivalente, ne serait-il pas accusé de diffuser des fake news et/ou d’être un agent de Moscou ?

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