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Caricatures iraniennes
La suite du dossier


Avec une finesse stratégique toute persane, les autorités iraniennes sont intervenues dans l’affaire des caricatures du Jyllands Posten : un concours de dessins satiriques consacrés à l’Holocauste. Elles nous placent ainsi devant une alternative formant double contrainte.

- Ou bien des journaux occidentaux, au nom du principe de liberté, publient ces caricatures et les islamistes – chiites en l’occurrence – ont obtenu un double gain : une compensation spectaculaires/symbolique de l’insulte faite au Prophète, plus une occasion de pousser un coin entre « sionistes » et « croisés », grand et petit Satan…Sans compter le plaisir d’avoir fait reculer des médias ennemis.

- Ou bien les caricatures iraniennes sont censurées (ou ce qui revient au même, personne en Europe n’ose les publier) et l’avantage est supérieur encore. Dans ce cas, les laïcs sont coincés dans le syllogisme du « Ce n’est pas pareil ! ».

En effet, en ce cas, la réaction occidentale, pensent les islamistes, aura démontré aux masses islamiques

- que l’Occident est bien soumis aux sionistes
- qu’il y a deux poids, deux mesures
- que les démocraties contredisent leurs propres principes dès que les intérêts d’Israël sont en jeu
- que le thème de la Shoah est bien le mythe fondateur du pouvoir idéologique occidental (ou du pouvoir idéologique sur l’Occident)
- que l’offense faite à un certain petit peuple pèse plus aux yeux des Européens que l’injure faite à un Dieu et à des millions de fidèles
- qu’il y avait bien au départ volonté de persécuter les vrais croyants et de les insulter
- et donc qu’il y a bien un affrontement entre deux camps

C’est une rhétorique perverse, mais qui peut fonctionner : la paranoïa victimaire et la théorie du complot ont fait des ravages dans le monde islamique, qu’il soit chiite ou sunnite (voir par exemple la Charte du Hamas qui cite les Protocoles des Sages de Sion comme s’il s’agissait d’une référence scientifique).

De plus, la non publication renforcerait l’amalgame, largement exploité par les islamistes, entre trois éléments :
un blasphème (offense aux croyances qu’une communauté tient pour sacrées au point que les moquer ou les ramener dans le domaine profane serait un crime),
une thèse politique (à savoir qu’il y aurait un rapport de causalité entre le contenu de cette croyance, l’islam, et la pratique criminelle de ceux qui tuent en son nom)
et enfin une forme de discrimination, stigmatisation, diabolisation, islamophobie ou racisme qui consisterait à haïr ou mépriser les Arabes ou les Musulmans (comme si « Musulmans » était un concept biologique).


Est-ce la première réaction qui va l’emporter au nom du principe du moindre mal ? Ou, plus exactement, se trouvera-t-il un journal pour prendre le risque de publier les caricatures iraniennes ? À l’heure où nous écrivons, il semblerait que Charlie Hebdo se prépare à le faire, à la différence du journal danois, même si, comme si l’a annoncé son directeur, Philippe Val, cette publication doit s’assortir d’un appareil critique qui soulignera bien que le journal ne présente ces dessins qu’à titre de symptômes d’un mal qui lui répugne : l’antisémitisme.

Si c’est bien l’hypothèse qui se vérifie, il faut s’attendre à ce que la controverse autour du comportement de Charlie Hebdo s’emballe. Le moindre enjeu ne sera pas la définition dudit l’antisémitisme. Elle ne prête guère à discussion quand il s’agit de propos qui prêtent des caractères odieux ou méprisables aux Juifs dans leur ensemble. Mais la nouvelle tendance sinon dans la jurisprudence, du moins de nombre de médias, semble être de considérer comme antisémite tout propos dont l’intention, à travers la dénonciation du sionisme, blesserait la communauté juive. D’où les paradoxes que l’on a pu constater à l’occasion de l’affaire Dieudonné ou d’autres: traiter Israël d’État raciste, c’est être raciste. Assimiler un sioniste à un nazi, c’est être nazi soi-même. Présenter tous les Arabes comme victimes des Israëliens, c’est, en réalité transformer les juifs en victimes… Car c’est précisément ce que font les caricatures iraniennes que nous avons pu entrapercevoir : elles présentent les sionistes comme des brutes fascistes et assimilent Israël à un nouveau Reich.
Décidément le nouvel enjeu de l’image est bien celui de l’humiliation.

FBH


PS : pour se consoler et se convaincre qu'il existe aussi des musulmans capables de s'exprimer dans cette affaire avec dignité, intelligence et une vraie hauteur sprirituelle lire dans le Monde et die Welt

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