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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Défilé de Barcelone
Nous n'avons pas peur ?


« Nous n’avons pas peur » scande la grande manifestation de Barcelone. Et qui ne se souvient de ces phrases dans d’autres grands défilés après des crimes comparables ? À la République en janvier 2015, ceux qui défilaient répétaient « je suis… » (je suis Charlie, je suis Paris, je suis la République, en attendant je suis Bruxelles, je suis Londres…) alternant avec « pas d’amalgame ». Les foules européennes ont ainsi inventé des rituels de fusion et de résilience, avec fleurs, musique classique, silences, représentants des grandes religions et de la société civile, … Et une rhétorique qui tourne autour du thème ce que nous sommes, ce que nous leur disons.
Ce que nous sommes ? Nous sommes sensés être solidaires, bien sûr, réunis par la même compassion et la volonté de persévérer dans notre mode de vie. Nous nous persuadons ainsi que les djihadistes (que l’on hésite à nommer comme tels) soit sont des fous, soit nous haïssent à cause de l’excellence même de nos société : ouvertes, tolérantes, démocratiques, prospères (le mythique «  pour ce que nous sommes pas pour ce que nous faisons »).
Ce que nous leur disons ? Tout sera comme pareil. Nous persévérerons dans ce que vous détestez. Même pas peur, vous n’aurez pas ma haine, nous continuerons à aller au bistrot et à écouter de la musique, nous vivrons comme avant. Et si vous avez espéré nous diviser en nous poussant à l’islamophobie, au vote extrémiste, à la violence qui justifierait vos crimes a posteriori, ou nous contraindre, vous avez perdu.
On raisonne comme si les djihadistes avaient voulu nous tendre un piège pour nous rendre comme eux (intolérants, complotistes, méchants, paranoïaques) et comme si notre force spirituelle nous avait sauvés de cet effet mimétique. Ou comme si l’affirmation de l’amour et la supériorité morale pouvaient désarmer le plus asymétrique des adversaires.

La dénonciation d'un principe spirituel ou psychologique qui provoquerait le terrorisme (la crainte, la refus de l’autre, l’intolérance, la tentation de chercher un bouc émissaire, …) vire à la pensée magique : l’amour gagne à la fin. Persévérons dans l’être. Il suffit de croire encore plus. « La seule solution, c’est la paix » dit un autre slogan sur les banderoles. Non, la paix peut résulter d’une victoire, c’est-à-dire d'une prédominance, ou d’un compromis, mais pas du seul amour de la paix. Et la nature politique et stratégique du terrorisme ne peut être annulée par une attitude morale.
Unité et défi : cette rhétorique soulage sans doute. Mais elle rencontre vite ses limites.
D’abord elle néglige que l’ennemi interprète nos fleurs, nos poèmes et nos déclarations comme autant de preuves que nous n’avons même pas la volonté de combattre. Il est tout sauf impressionné. Ensuite cette attitude nous fait oublier que ce n’est pas une fascination du mal qui motive le djihadite, mais la conviction que tout ce que nous admirons, nous, offense Dieu, dissimule des crimes qui remontent au moins aux Croisades et se perpétue dans les attaques de la coalition, et que notre société parfaite sur Terre ne veut que l’empêcher de gagner le Paradis.
Mais si l’on redescend un peu plus sur terre, on constatera que nos aspirations idéales sont parfois démenties par des indices. À l’occasion de la manifestation de Janvier 2015, Olivier Todd avait fait scandale en rappelant que cette France unanime était surtout blanche, urbaine, bourgeoise et diplômée. À Barcelone d’autres fausses notes : des sifflets contre le roi, des slogans contre le gouvernement « vendeur d’armes »… des slogans pacifiste comme « Vos guerres, nos morts ».
Ni l’affirmation d’une unité - souvent de surface - ni la revendication d’une supériorité moralebet spectaculairemne suffisent à désarmer ceux qui se croient en guerre depuis quatorze siècles.

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