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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
De la déradicalisation à la déconstruction
Guerre de communication contre le djihadisme

Ce sont les service de sécurité américains (FBI) qui ont utilisé pour la première fois à a suite des attentats du 11 septembre 2011, cet euphémisme de radicalisation pour expliquer comment des enfants du monde d'après guerre froide (sensément apaisé, démocratique et en route vers un modèle unique) étaient prêts à tuer et à se tuer pour imposer une loi unique et divine à leurs yeux à l'échelle de la planète.

PROPAGER

Comprendre ensuite que cet extrémisme violent repose sur une idéologie à caractère religieux (elle les relie entre eux et relie tout à un livre sacré aux deux sens de religion d'après l'étymologie : religere et religare). Le but proclamé du djihadisme est l'instauration d'un régime planétaire antidémocratique par définition (loi des hommes contre loi de Dieu). L'expression effraie les médias comme les politiques qui préfèrent le terme de "radicalisation" plus politiquement correct car il élude le religieux (et accessoirement la dimension géopolitique) : c'est comme une maladie individuelle, un coup de folie, une manipulation. En ne noammant pas ce qui est au fondement de la terreur, on fait croire qu'il est possible de déradicaliser simplement en appliquant des programmes de resocialiation (ceux-ci font florès des pays scandinaves à l'Arabie saoudite, avec, évidemment, plus que des nuances dans les méthodes).
Comprendre l'évolution dans l'utilisation des moyens de communication. Al Qaïda illustrait déjà ses messages de propagande par des vidéos -de massacres, de prêches, d'entraînements... - et certaines fort sanglantes (exécutions face caméra) ; sa production audio-visuelle se professionalisa sous le commandement d'al Zawahiri, successeur de ben Laden et surnommé "Abu Reuters" et qui ouvrit même sur le Web une "foire aux questions". Mais c'était encore très Web 1.0 : forte présence en ligne sur des sites avec URL, forums assez hiérarchisés, forte présence de l'autorité religieuses s'adressant aux croyants sur un ton emphatique. Ce discours s'inscrivait à certains égards dans la logique du discours médiatique "classique" des groupes terroristes : voici qui nous sommes, voici ce que nous revendiquons, voici quel sujet historique légitime nous représentons (ici l'Oumma persécutée), voici qui sont nos ennemis et que grief nous avons envers eux, voici pourquoi notre violence est réactive, défensive, justifiée... Sans oublier d'autres fonctions de la communication, surtout en ligne, : recruter, se faire de la "publicité", former les combattants et les soutenir....
Mais le Web 1.0 était relativement facile à infiltrer, à surveiller, à saboter, alors que, par un phénomène en partie générationnel, la communication de Daech va évoluer vers le Web 2.0. En envahissant les réseaux sociaux, le califat a un coup d'avance. Nés avec Internet, le smartphone fiché au bout de la main, les jeunes djihadistes développent une stratégie cohérente à l'intention des recrues de leur âge, nourris aux Blockbusters hollywoodiens, aux jeux vidéos, mais aussi aux mises en scène de sa propre vie pour une communauté de pairs qui apprécient, commentent, répandent, recommandent, etc.
Daech 2.0 ce sont des actes de barbarie mis en scène sur You Tube avec de gros moyens avec une esthétique consommée de l'horreur (exécutions de masse dans le cercle d'un monument de Palmyre, p.e.). Mais aussi des revues mensuelles en ligne en une dizaine de langues pour maintenir le moral et la rectitude idéologique. Mais c'est aussi de la "drague" sur Facebook pour attirer des jeunes filles, futures épouses des combattants, des selfies pour montrer la vie heureuse et intense que l'on mène au pays de Cham (Syrie et Irak), des messages aux proches pour ses raconter...`C'est "Twitter d'une main, Kalach de l'autre".


PERTURBER


Diverses stratégies de perturbation ont été essayées, avec un succès très relatif, par les États ou la société civile pour éradiquer le fléaus.
La censure ? Oui, mais, pour un compte Twitter coupé, deux s'ouvrent. Quant à la censure qui s'exerce au niveau du moteur de recherche (pour faire simple : des algorithmes qui vous empêchent de trouver des contenus djihadistes quand vous tapez certains mots dans vos requêtes) elle est aussi contournée par des réseaux humains. En clair des amis qui vous donnent de bons conseils pour trouver les messages du califat, si possible de façon anonyme, sans se faire repérer ou géolocaliser, etc.
Le contre-discours ? Certes, mais comment convaincre des jeunes qu'ils risquent de tuer et de mourir, alors que c'est ce qu'ils désirent, persuadés qu'ils sont que la vraie vie est dans l'au-delà. Comment les persuader de rejoindre une communauté démocratique inclusive, pacifique, tolérante, refusant la haine et l'amalgame, etc., alors qu'ils veulent entrer dans la communauté des guerriers martyrs promis au Paradis et instaurer la Loi de Dieu sur Terre ? Les clips francais comme "Stop Jihad" ou celui plus interactif de "Tu as toujours le choix" (sensé démonter les mécanismes de manipulation progressive) tombent assez à plat, surtout subventionnés par le gouvernement, car s'adressant à des gens qui veulent aller venger les crimes occidentaux en Syrie et n'admettent plus d'autorité que califale.
Plus efficace sans doute serait la présentation de cas de repentis (qui critiquent la direction de Daech, mais souvent au nom de ses propres valeurs) ou toute forme de critique montrant les contradictions du califat avec ses propres proclamations (qu'il s'agisse de trucages et vantardises, d'inefficacité militaire, de compromis ou de déviations théologiques). Donc du point de vue du logiciel adverse
Le sabotage informatique ? La pénétration de virus serait une solution difficile à faire accepter dans la mesure où il s'agit de faire appel à des hackers (sans compter que les attaques informatiques peuvent être mal attribuées, les virus ses répandre au-delà de la cible...) Bref, à utiliser avec précaution.`
La dérision ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la parodie ou le détournement fonctionnent. Ainsi les messages d'intimidation de l'Ei mais où le visage du prédicateur ou du tueur est remplacé par celui d'un personnage de manga, le détournement des chants martiaux affectionnés par Daech, les faux comptes pour infiltrer ou les faux comptes avec des noms ridicules et des contenus absurdes et parodiques : ce sont des défis symboliques qui perturbent les djihadistes en termes de prestige. Ceci à rebours des messages de type "nous sommes unis, vous ne nous diviserez pas, vous n'aurez pas notre haine, nous ne ferons pas d'amalgame, nous continuerons à vivre suivant nos valeurs, etc..." où ils voient de terribles signes de faiblesse.

RÉFUTER


Quand on lit les publications des partisans de Daech - Dabiq, Dar-al-Islam et autres, maintenant remplacée par le mensuel en huit langues al Rumiyah - on est frappé par l'appareil d'autorité et de justification : sourates, hadiths, exemples pris dans la Sira (la vie du Prophète) références aux grands théologiens. Ils citent des lignées d'auteurs en un discours qui se voudrait savant et argumenté. La production rhétorique est impressionnante, ne serait-ce que par son volume, et s'appuie sur trois promesses : sauvers son âme, conquérir la terre, venger des siècles d'humiliation. Les auteurs n'ont d'ailleurs pas de mots assez insultants pour ceux qui préconisent une version moin littéralistes ou "sécularisante" de l'islam.
Comme l'explique Mahmoud Hussein (Les Musulmans au défi de Daesh, Gallimard 2016) la condamnation de cette sophistique ne saurait consister en un choix de versets opposés aux versets sur lesquels s'appuie le djihadisme ; il y a toujours eu de nombreux islams et celui de Daech en est une figure dévoyée. Mais tous s'appuyaient sur un appareil textuel de référence abondantes.
La lutte contre Daech doit être idéologique et théologique. Il s'agit de délégitimer un discours qui repose sur un dogme ("Le Coran étant la parole de Dieu, tous ses versets sont imprescriptibles"). Or le dogme ne découle pas du Coran, mais d'une postulat plaqué sur le texte fondateur bien après la mort du Prophète. Relever le défi de Daech sur le plan doctrinal peut-être pour les Musulmans, l'occasion de recouvrer leur liberté de conscience, outre la condamnation morale des pratique du califat, en faisant surtout sauter le verrou du dogme.

 Daech : l'arme de la communication dévoilée
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