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Attentats, fakes et rumeurs
Tout événement brusque et choquant, comme ceux qui obligent les rédactions à ouvrir des éditions spéciales, tend à engendrer un flot de rumeurs et de démentis. C'est humain et compréhensible dans une période où les nerfs sont à vif et les temps de vérification réduits. Le problème est donc moins qu'il y ait des erreurs et exagérations que ce qu'ils traduisent.

Soit l'exemple de l'attaque djihadiste sur les Champs Élysées le 20 avril au soir.

1 Une rumeur se réclamant de sources policières assure qu'il s'agirait d'un `q href/http://www.huffingtonpost.fr/2017/04/20/coups-de-feu-sur-les-champs-lysees-la-prefecture-de-police-con_a_22048238/>braquage qui aurait mal tourné incitant à la prudence sur la piste terroriste. C'est la répétition du mécanisme classique qui veut qu'à l'annonce de tout acte djihadiste individuel (c'est plus difficile pour une action de commando), l'on tente de chercher d'autres explications, dans une crise de folie, dans un conflit personnel avec un patron, dans un désir suicidaire ou dans la délinquance.

2 D'autres rumeurs vont dans le sens d'une exagération. Ainsi, la mort d'un deuxième policier. On parle aussi d'un deuxième tireur et d'un complice que la police rechercherait (un classique dans ce genre de situations). Très vite, il est question d'autres actes terroristes dans Paris. François Fillon qui participe au dernier débat présidentiel ce soir là reprendra à son compte, sur la foi de rapports policiers qui lui parviendraient et, dès le lendemain, se fait crucifier par toutes les émissions satiriques comme l'homme qui, à la manière de Trump, invente des attentats imaginaires. Finalement, il se révélera qu'un homme a tenté de s'emparer de l'arme d'un policier, ailleurs dans la capitale, mais sans lien avec le djihadisme.

3 Le tueur se voit donner un faux nom et un faux visage. Ici la source primaire est identifiée : un journaliste, connu pour ses inventions romanesques, publie le nom et le photo d'un second suspect qui serait en fuite dans Paris : Youssouf El Osri, arrivé de Belgique. Puis on dira qu'il est le tueur lui-même (en réalité Karim Cheurfi condamné plusieurs fois et vite identifié). Cette confusion est aggravée par un communiqué très rapide de l'État islamique félicitant Youssef al -Belgiki (le Belge) pour cette action qu'il aurait accomplie en tant que "soldat du califat" (traduisez : inspiré par Daech, mais non commandité). Ce qui signifie soit que Cheurfi a pris un nom de guerre en rapport avec la Belgique soit qu'il y a un vrai Belge dont on attendait le passage à l'acte et qui se ballade dans la nature.
Le vrai Youssouf el Osri, recherché par la police belge dans une tout autre affaire, signalé à la police française par leurs collègues belges mais qui n'était pas du tout arrivé par Thalys le matin comme annoncé se rend à la police à Anvers.

4 D'autres erreurs sur le curiculum de Cheurfi se révéleront lors des mises au point du procureur : il n'était pas <fiché S, ni radicalisé en prison, ni même signalé pour radicalisation depuis 2016 comme l'annoncera le Monde, mais avait été condamné à diverses reprises (dont une tentative de meurtre d'un policier), mis à l'épreuve, arrêté pour avoir annoncé son intention de tuer des policers et finalement libéré (bien que l'on ait trouvé du matériel plus que suspect chez lui).

5 Enfin, sur les plateaux de télévision, on voit fleurir, y compris dans la bouche de brillants islamologues, non seulement la thèse que l'attentat est fait pour influencer les élections, mais aussi la théorie d'un plan de Daech et qui consisterait à faire élire une candidate très islamophobe en remettant le thème sécuritaire sur l'agenda des présidentielles. Le raisonnement est : ils cherchent à faire élire leur pire ennemi(e), afin que les musulmans se sentent persécutés, se révoltent et rejoignent Daech La bonne vieille symétrie des extrêmes. Or, outre que cette vision est contradictoire avec l'hypothèse d'un tueur un peu paumé, obsédé par sa haine anti-flic, n'ayant pas été en Syrie et ne recevant pas vraiment d'ordres directs du califat, elle ne repose sur aucun document. Dans toute la littérature califale que nous avons consultée, il n'est pas question d'un tel plan qui ressortirait à la stratégie de la tension (faire des attentats pour amener des régimes autoritaires) ou de celle de la provocation / répression / radicalisation , telles que les connaissait l'extrême-gauche des années 70.
Pour soutenir la thèse du plan en deux temps, on cite souvent le livre de Abu Bakr al-Naji "L'administration de la sauvagerie" souvent cité comme le Mein Kampf du djihadiste. Le livre (écrit soit dit au passage en 2004 bien avant que Daech n'existe) préconise un phase de chaos, de désagrégation des structures étatique qui fera apparaître l'établissement du califat, si cruel et répressif qu'il soit, comme un bien pour les populations. Mais il s'agit là d'une théorie de l'accentuation de l'anarchie pour conduire à l'établissement du califat comme but final. Faire de "l'administration de la sauvagerie" la feuille de route d'al Baghdadi treize ans plus tard et imaginer un complot par effet bande de billard pour amener l'extrême-droite à déclencher une guerre civile n'a, tout simplement, aucune base sérieuse.

6 Toujours dans le genre complotiste, on citera le Tweet (vite effacé) d'un député socialiste "Attentat en France à quelques jours de l'élection présidentielle. Comme c'est étrange ! Allez interroger M Poutine par exemple". Ici on franchit un degré de plus : c'est horrible, donc c'est Poutine qui cherche à faire élire ses chouchous, Le Pen et Fillon. Là, nous rejoignons ce que les Italiens appelaient autrefois le "diétrisme" : fait de croire qu'il y a toujours quelque chose derrière (dietro en italien) les événements et les violences, si possible l'action d'un service secret bien antipathique.

Les exemples cités plus haut sont des "fakes" (fausse information, n'ayant aucune base factuelle), des erreurs ou des déformations. Certaines reflètent un imaginaire complotiste (5 et 6), d'autres (2, 3, 4) une tendance à l'exagération ou aux conclusions rapides à partir de faits plus ou moins vraisemblables, ou encore il peut s'agir "politiquement correct" ou de vœu pieu (notamment 1) de chercher une explication qui exclue le retour du terrorisme dans la campagne électorale.

Dans tous les cas, dites moi quel fake vous croyez et je vous dirai quelle est votre idéologie.


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