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Trump et la vérification

Donald Trump qui déclarait récemment que "la presse est l'ennemie du peuple américain" semble avoir adopté une stratégie inédite dans ses rapports avec les médias, dont il faut reconnaître qu'ils lui ont été presque unaniment hostiles avant et depuis son élection. Le nouveauté ne réside pas tant dans ses attaques contre la presse accusée de mentir au peuple (ce qui ne serait pas très original) mais dans la bonne conscience totale avec laquelle le président et ses proches balancent auxdits médias du matériel idéal pour fact-checking et fournit les bâtons pour se faire battre. Déclarer qu'il fait un soleil radieux pendant qu'il tombe des cordes, c'est une stratégie que l'on peut tenter si les médias répercutent respectueusement la moindre de vos paroles, si l'opposition est muselée, si les élites pensent à peu près comme vous, etc . Mais pas quand la presse vous est hostile, qu'elle a affirmé que vous avez été élu malgré elle grâce à des fausses nouvelles (fakes) en ligne et n'a qu'une envie : vous réfuter et vous ridiculiser.

Sans remonter à la déclaration de sa représentante Kelly Conway sur les foules immenses qui s'étaient pressées à la cérémonie d'investiture ( et dont on savait que n'importe quelle photo aérienne les démentirait) on note récemment :
- les propos de Trump traitant du risque terroriste lié à l'immigration et évoquant "ce qui s'est passé hier en Suède. La Suède, qui l'aurait cru ? Ils ont accueilli beaucoup de réfugiés..", alors qu'il n'était rien arrivé de bien notable la veille dans ce pays et certainement pas un attentat
- la phrase de Kelly Conaway sur le massacre de Bowling Green dont personne n'avait jamais entendu parler (et pour cause)
- une affirmation du Président suivant laquelle "Hillary a donné 20% de l'uranium de notre pays" à la Russie allusion à un livre, "Clinton Cash" qui révélait que 9 des 10 entreprises qui avaient participé la juteuse opération de vente d'entreprises spécialisées dans l'uranium avaient contribué à la fondation Clinton.

Chacune de ces phrases était accompagnée d'une rhétorique de la révélation sur le thème "mais vous voyez bien que la presse pourrie ne vous en parle pas".

On pourrait donc penser que Trump vit dans une indifférence totale à la vérité, dit n'importe quoi, se fiche complétement que ses propos soient démentis demain s'ils on produit leur effet rhétorique maintenant, etc.

En fait, le mécamisme pourrait être plus subtil.
Si l'on reprend les trois exemples on verra que
- Trump parle non pas de faits qui se seraient produits en Suède, mais d'un reportage de Fox News diffusé la veille et qui suggérait que les crimes liés à l'immigration sont systématiquement sous-évalués dans ce pays
- Conaway parlait de l'arrestation de terroristes irakiens à Bowling Grenn (où il n'est pas certain qu'ils préparaient un massacre)
- Des part d'entreprises américaines traitant de l'uranium ont effectivement été vendues à des entreprises russes en 2010, mais seul un veto d'Obama et non la seule volonté d'Hillary Clinton aurait pu l'empêcher.

On voit bien le mécanisme mental qui consiste non pas à inventer totalement, mais à sauter des faits établis aux conséquences d'un raisonnement spéculatif (s'il y a une montée des délits en Suède, il pourrait bien y avoir un attentat perpétrés par des migrants, si on a arrêté des suspects, ils auraient bien pu faire un massacre à Bowling Green, si l'administration n'avait pas empêché une opération de vente de parts de société (et non d'uranium) ce pourrait bien être parce qu'Hillary est corrompue). Chaque raisonnement se renforçant du constat que, puisque la presse bien pensante n'en parle pas, c'est suspect.

Le caractère commun des "fakes" trumpiens est non pas d'avoir été inventés de A à Z, mais d'effectuer des sauts dans le raisonnement, de transcrire des fantasmes nourris par l'interprétation, confuse et toujours catastrophiste, mélange de faits et de représentations. Le monde est tel que l'on craint qu'il soit, dangereux et pourri, et surtout, le fait que les élites ne parlent pas de quelque chose prouve l'existence de cette chose.
On peut interpréter la position trumpienne en simple termes de bêtise : indifférente aux faits et aux vérifications, tendance à tout attribuer à une cause unique et diabolique, incapacité à envisager le moindre doute ! La bêtise est idéologique en ce sens qu'elle ramène à la logique d'une idée préalable (danger terroriste, corruption de Washington, déni du réel par la presse) tout ce qui se produit et a fortiori tout ce qui ne se produit pas et que l'on pourrait imaginer.
Mais en termes de stratégie, Trump a choisi de jouer le lien psychologique contre le contenu. Il ne cherche pas à démontrer la justesse de ses thèses, et surtout pas à convaincre les médias et les élites, qu'à les désigner.

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