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Clinton, Fillon, Macron
Réfutation et post vérité

Les boules puantes ne datent pas d'hier (diamants de Giscard, affaire Clearstream, etc) ; les rumeurs sur la vie sexuelle, financière ou autre des politiques, pas plus que ces révélations que l'on disait hier concoctées dans des "officines". Leur contenu - documents compromettants ou témoignages révélateurs - est soit vrai (même si l'intention est ignoble), soit faux délibérément, soit caricaturé et présenté de manière à faire apparaître comme scandaleuses des pratiques plus innocentes. L'auteur de ces lignes n'a pas de lumières particulières sur les relations de Mme Clinton avec les lobbyistes, sur l'emploi du temps de Pénélope Fillon ou sur les intérêts de Mr. Macron. Mais il peut, comme chacun, observer des stratégies anti-révélations très différentes.

Dans le cas d'Hillary - la publication de mails confidentiels passés par l'intermédiaire de Wikileaks, (sujet déjà évoqué sur ce site) - la réaction du parti démocrate et de l'administration Obama a consisté à recadrer l'offensive. Parvenant à faire oublier complètement la question de fond - si la candidate profitait d'une connivence avec l'appareil de son parti, les journalistes ou de gros industriels pour servir ses intérêts politiques ou personnels - les défenseurs ont choisi l'escalade dramatique : il y a eu piratage informatique, donc c'est un coup des Russes, donc Assange et Trump sont leurs complices, donc ces gens là menacent la démocratie, donc nous allons répliquer, etc. Le syllogisme aboutit à la conclusion que le danger principal serait que des services étrangers (ou de simples hackers) puissent faire la même chose, certes de façon illégale, que font des journalistes d'investigation, à savoir révéler une vérité occultée aux citoyens. Comment ils ont pu savoir apparait comme infiniment plus scandaleux que ce que chacun peut désormais savoir.

Dans l'affaire Fillon, un média "classique", le Canard enchaîné, publie des révélations sur ce qui semble être du détournement d'argent public, ou au moins une façon de s'enrichir de sa famille peu conforme à l'éthique gaullienne. Les informations n'étaient pas réellement cachées et quelqu'un qui y aurait mis le temps et l'énergie aurait sans doute pu y parvenir sans forcer de coffre-fort. Cela dit, personne ne croit non plus que la démarche ait été guidée par le seul amour de la vérité ; sans être paranoïaque ou complotiste, il semble que ces révélations sont bien orchestrées et répercutées pour provoquer un effet de meute ravageur.
La défense de F. Fillon, après quelques jours où il a ignoré toutes les règles de la communication de crise et multiplié les erreurs, consiste à minimiser (c'est légal et ce n'est pas si énorme), à jouer la solidarité de la droite (c'est moi ou le suicide) et à dénoncer la manœuvre. Or, sur ce dernier point au moins, il ne rencontre pas un énorme succès. Il est bien possible qu'au sein du parti républicain, beaucoup de gens soient en train de spéculer sur le nom de la balance ou sur la méthode du cabinet noir, mais les médias ne suivent guère cette piste. Imaginons que quelqu'un proclame que cette attaque anti-démocratique contre Fillon a été menée par une puissance étrangère, voire un service secret, ferait hurler de rire sur un plateau de télévision.

Prenons l'affaire Macron. Ou plus exactement la non-affaire Macron : il y a quelques articulets sur son utilisation des fonds de Bercy au service de ses réseaux politique, des rumeurs dans les dîners en ville sur ses goûts sexuels et sur l'aide que lui apporterait le lobby gay (cela dit, on parlait aussi dans les dîners en ville de la fille cachée de Mitterand, de sa maladie ou de la vigueur amoureuse de DSK) et il paraîtrait enfin que les services russes prépareraient avec leur inévitable complice Assange des révélations sur les liens avec Washington. Ici la stratégie de défense est préventive. Emmanuel Macron plaisante dans ses meetings sur la double vie qui lui est prêtée par les ragots. Quiconque parlerait de lobby gay serait aussitôt mis au pilori pour homophobie et si demain Wikileaks publie des documents sur les financements ou les connivences du candidat, les batteries sont prêtes. S'il fuite une photo et un document, on peut parier qu'une bonne partie des médias s'interrogera beaucoup plus pour savoir s'il y a un complot poutino-marinien pour s'emparer de la présidence que pour vérifier l'authenticité desdits documents.

Les grilles idéologiques fonctionnent toujours. Ceux qui se laissent convaincre sans mal que Poutine tient Trump par une affaire d'ondinisme dans un hôtel moscovite, auront sans doute la plus grande répugnance à supposer une quelconque proximité idéologique ou financière entre le mouvement en marche et le grand capital. Et vice-versa. On est toujours le complotiste de quelqu'un.

Mais il devient de plus en plus évident que les enjeux idéologiques refléteront l'incapacité des camps opposés à s'entendre sur les faits bruts et à débattre de la même réalité. Le mensonge et le méta-mensonge (le fait d'accuser toute affirmation venue d'en face d'être trucage et manipulation) deviennent les armes décisives. Parallèlement dans notre régime que l'on commence à nommer de "post-vérité" et qui est plutôt celui de l'explosion des interprétations concurrentes de la réalité se mettent en place des dispositifs d'exclusion du débat (ce n'est pas une opinion, c'est un fake, un appel implicite à la discrimination, une désinformation..). On y retrouve d'ailleurs les trois formes de "parole interdite" dont parlait Michel Foucault dès 1970 mais en version 2.0 (les méchants sont sur les réseaux sociaux) :

/ l'interdit pur ou simple (discours présumé discriminatoire ou inconvenant ou produit de manière illicite en violation d'un droit comme par piraterie
/ le partage entre parole raisonnable et parole du fou. Le fou étant ici le populiste plein de fantasmes, le complotiste, la personnalité faible habitée par des peurs et représentations irationnelles
/ le partage entre le vrai et le faux que combattent des dispositifs comme le fact-checking ou les algorithmes des grands d'Internet qui cherchent à éviter que des recherchez de navigateurs ne les égarent vers des sites de désinformation.


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