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Post-vérité ?
Stratégies du déni

Il y a quelque chose de paradoxal dans l'idée même de post-vérité déjà évoquée sur ce site. Le terme semble suggérer qu'il y a eu hier une ère de la vérité. Ou alors une époque où presque tout le monde savait ou voulait connaître le vrai plutôt que de croire le désirable. Ou encore une période durant laquelle les médias ou les autorités donnaient une information fiable, basée sur des vérités factuelles ; le peuple y adhérait, au moins dans les démocraties pluralistes (mais dans les dictatures, s'il avait eu accès à une information sincère, cela aurait un effet immédiat). En est-on certain ?
Il ne serait pas très difficile de trouver des dizaines d'exemples de gouvernements mentant effrontément sur les performances de leur régime, le bonheur et l'adhésion de leur peuple, les crimes de leurs ennemis, leurs plans et leurs armes, et recevant un accueil enthousiaste. Quant à l'idée d'un âge d'or où la majorité de la population faisait usage de sa raison critique et ne se laissait guère raconter de contre-vérités, nous n'en avons personnellement guère souvenir, pas plus que d'un moment où la parole publique ait été basée sur le seul culte des seuls faits établis. En admettant mêmes que le passé ait été si merveilleux, resterait à comprendre pourquoi ce sont aujourd'hui les élites qui se plaignent de la niaiserie des masses.
Car la question n'est pas tant que l'on puisse proclamer des choses que contredisent les faits évidents (il y a des époques où un nombre incroyable de gens étaient persuadés que les sorcières volaient sur des balais, que la liberté la plus totale régnait en URSS, où que la croissance allait se poursuivre à l'infini jusqu'à résoudre tous les problèmes de l'humanité). La question est que l'on puisse faire adhérer des millions de gens à des versions de la réalité que réfutent et l'observation, et les experts et les médias. Admettons que le Brexit, l'élection de Trump ou l'enthousiasme des foules pour des leaders peu recommandables, reflètent des mensonges systématiquement diffusés. On ne peut pas tout expliquer par la méchanceté des démagogues ou le mépris pour l'évidence d'une poignée d'idéologues. Pourquoi est-ce que cela marcherait maintenant et si fort ? Et surtout pourquoi est-ce que cela marche alors que les faits avérés sont partout disponibles, les opinions éclairées partout accessibles et les médias engagés dans le bon camp dans leur immense majorité ? Lorsqu'une porte-parole de Trump affirme qu'il y avait une foule incroyable à al prestation de serment du nouveau président, elle sait parfaitement que tous les médias du monde vont dire le contraire et qu'ils pourront s'appuyer sur de nombreuses photos et témoignages. Elle sait que les images la ridiculisant vont circuler en boucle. Mais elle affirme son "fait alternatif" dans l'indifférence et sachant que les gens auxquelles elle s'adresse la croiront non pas malgré mais à cause de la position unanime des médias.
Second paradoxe, nous vivons à une époque où l'obsession de la vérification ne cesse de grandir, et pas seulement à travers les rubriques "fact checking", les outils informatiques de contrôel ou autres par lesquels les médias classiques tentent de retenir les audiences qui désertent vers les réseaux sociaux. Et la classe politique - disons l'arc dominant des libéraux purs aux sociaux-démocrates tempérés - se réclame de l'évidence. Elle va de "il n'y a pas d'alternative" pour les premiers" à "il faut suivre l'évolution des sociétés" pour les seconds. Tous les dispositifs de transparence, vérification, expertise et contre-expertises, chasse aux légendes et trucages semblent produire un effet inverse. Et le pragmatisme des élites semble bizarrement impuissant contre les "fantasmes" de ceux d'en bas. Si le présumé parti du mensonge l'emporte, ce n'est donc pas par surprise ni faute d'être dénoncé.

Il y a une explication par la causalité diabolique : les falsificateurs sont d'une impudence sans limite, les démagogues racontent au peuple ce qui flatte ses instincts, les populistes n'ont aucun respect pour les faits... Mais cela n'explique rien (car pourquoi maintenant ?) et reprend curieusement des arguments ultra-réactionnaires (le peuple est incapable de se diriger et facilement trompé par les professionnels du mensonge) en leur donnant un habillage progressiste.

Il nous semble plutôt que le phénomène de scepticisme de masse ou que le choix d'interprétations "alternatives" de la réalité correspondent plutôt à trois crises (et pourrait bien n'en être que le symptôme). Quelques pistes qui feront l'objet d'articles suivants :

Il y a une dimension de crise "culturelle" au sens large. Qui est en grande partie une impuissance de l'autorité. Ce que l'on aurait appelé autrefois les "appareils idéologiques d'État" de l'école aux médias ou des experts à la justice sont résolument dans le camp de l'ouverture, du pluralisme, du bien, etc. De façon plus générale, les élites que ce soient les vedettes de la culture pop ou les scientifiques les plus sérieux ont à peu près les mêmes opinions sur le réchauffement climatique, les visas aux étrangers ou les sanctions contre la Russie. Mais une fraction importante de la population ne tient compte ni de leur savoir ni de leur exemplarité supposées. Est-ce le relativisme (l'idée que toute vérité est "construite" et reflète un point de vue, etc.), le sentiment que toutes les opinions se valent, la confusion entre réalité, fiction et storytelling entretenue par les médias, l'exacerbation de l'individualisme (j'ai bien le droit de croire ce que je veux, c'est mon choix) ? En tout cas la confiance et l'attention - y compris au sens de temps de cerveau humain - de millions de gens est beaucoup moins contrôlable. Un exemple entre mille : la perte de confiance croissante des français dans leurs médias (y compris dans Internet qu'ils utilisent de plus en plus, mais en sachant que tout n'est pas vrai en ligne) et qui est mesurée depuis des années par des sondages.

Une crise idéologique et politique évidente : toutes ces controverses n'opposent pas des épistémologues mais des classes sociales. Ceux d'en bas contre ceux d'en haut, les périphériques contre les centraux, les victimes de la mondialisation contre ses bénéficiaires... Appelez les comme vous voulez, mais il est difficile de nier que, qu'il s'agisse d'être Charlie, de lutter contre le réchauffement climatique ou d'accueillir les réfugiés, la ligne de fracture moraux /immoraux ou idées dominantes / idées délirantes semble bien horizontal.

Une crise médiatique : il y a une opposition entre les médias "mainstream ou "classiques", journaux, télévision, etc. - et les réseaux sociaux et que les premiers dénoncent le complotisme, le n'importe quoi ou le mensonge délibéré qui régneraient sur les seconds. Le cas de Trump ne trouvant pratiquement aucun appui dans les mass médias, tandis que ses partisans passaient leur temps à rechercher une version alternative est assez caricatural. Mais la crise ne reflète pas seulement des attitudes à l'égard des médias (croyants dans les mass media versus utilisateurs des réseaux s'isolant dans leur bulle cognitive), elle reflète des changements dans le régime de la vérité liés au numérique. Qu'il s'agisse de la fuite de documents véridiques ou de la fabrication de documents faux et très largement repris, de l'utilisation de la piraterie informatique (ou au moins de forme de trucage comme la création de faux comptes et de faux mouvements d'opinion en ligne) ou enfin de vérification, contrôle, éventuellement détournement des navigations des "mauvaises" sources, tout change sous nos yeux. La conjonction des fake, des leaks, du hack et du check, pour reprendre la terminologie des anglo-saxons pose des questions inédites que nous explorerons dans les articles suivants.



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