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La propagande il y a un siècle

La Première Guerre Mondiale fait passer la propagande au stade de la guerre médiatique totale. Le département britannique de la propagande, dépendant des Affaires Étrangères et installé à Wellington House, puis le Department of Ennemy Propaganda et le Ministère de l’Information, déploient une activité inlassable autant par la censure (y compris par le contrôle du câble Europe-Amérique) que par l’action sur l’opinion internationale.

L’atrocity propaganda qui consiste à imputer à l’adversaire les pires crimes (nous dirions aujourd’hui diabolisation ou stigmatisation) ou encore la mobilisation des intellectuels et leaders d’opinion pour affirmer que « notre cause est juste » n’ont pas d’autre origine. Mais le Kriegspressamt de Berlin ou la propagande française revancharde (L’Alsace et la Lorraine) ne sont pas en reste. Pourtant la propagande est plus affaire de pratique ou d’invention spontanée que de théorie.

Une exception, pourtant, un texte d’un lord anglais, cependant pacifiste et progressiste, Arthur Ponsonby (1871-1946). Dix ans après la guerre, il est parmi les premiers à décrire les mécanismes de la propagande. Il analyse en particulier comment les histoires d’atrocités répétées jour après jour, et diffusées au moyen d’affiches, de brochures, de lettres et de discours avaient été fabriquées : enfants aux mains coupées, infirmière mutilée, Canadien crucifié, cadavres réutilisés pour produire du savon, innocents fusillés…et enquêtait sur nombre de falsifications ou mythologies répandues pendant la guerre.

Il en cite en particulier dix applicables à toutes les guerres

Faire croire

1 que notre camp ne veut pas la guerre
2 que l’adversaire en est responsable
3 qu’il est moralement condamnable
4 que la guerre a de nobles buts
5 que l’ennemi commet des atrocités délibérées (nous pas)
6 qu’il subit bien plus de pertes que nous
7 que Dieu est avec nous
8 que le monde de l’art et de la culture approuve notre combat
9 que l’ennemi utilise des armes illicites
10 que ceux qui doutent des neuf premiers points sont soit des traîtres, soit des victimes des mensonges adverses (car l’ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande).


Le tout illustre un principe général : « Il ne faut jamais permettre au peuple de prendre du recul; ainsi les victoires doivent être exagérées et les défaites, sinon ignorées, du moins minimisées. Il faut utiliser le stimulus de l’indignation, de l’horreur et de la haine assidûment et continûment dans l’esprit du public par la propagande. »

Dans leur évidente simplicité, le décalogue de Ponsonby prend valeur de classique.
Mais de l’autre côté de l’Atlantique, apparaissent de nouvelles méthodes. Le président Woodrow Wilson, qui s’est d’abord fait réélire sur la promesse de ne pas faire rentrer les U.SA. dans la guerre, se décide en 1917 à changer de politique et à convaincre l’Amérique de rentrer en guerre aux côtés des Alliés. Or, ce n’est pas une petite affaire que de convaincre un pays relativement isolationniste, méfiant à l’égard de toute intervention de l’État et où l’Allemagne (ne serait-ce que du fait de l’immigration d’origine germanique) a une image relativement favorable. Wilson décide donc de sous-traiter la propagande belliciste, puis le soutien moral à l’effort des armées, à un organisme privé ad hoc les Comitee on Public Information où trois hommes s’illustreront particulièrement.

George Creel (1876-1953) journaliste dans les feuilles à scandale, plutôt de gauche, est le bateleur. Il mobilise toutes les énergies, engage acteurs, cinéastes et graphistes de talent… C’est un grand agitateur multimédia (cinéma, radio, sortes de diaporamas, affiches, livres…, le tout sponsorisé) Il forme 75.000 « four minute men », qui prendront la parole dans les lieux publics, les cinémas, mais aussi les temples ou les synagogues pour prêcher l’entrée en guerre. L’idée de la croisade des U.S.A., la représentation de l’Allemand comme un Hun, les brochures sur la guerre juste et les atrocités teutonnes : tout cela, c’est son œuvre.
Dans ses mémoires Comment nous avons convaincu l’Amérique par la publicité il résume son expérience : « Ce fut un combat pour l’esprit des hommes, pour « la conquête de leurs convictions », et le front passait par chaque maison dans chaque pays. C’est par la prise de conscience de l’opinion publique comme force majeur que la Grande Guerre s’est révélée différente de tous les conflits antérieurs.L’épreuve de force ne passait pas seulement par des masses physiques d’hommes en armes, mais aussi par l’opposition des idéaux et le verdict moral a pris toute la valeur des décisions militaires. ». L’étonnant mélange du discours moraliste (la cause de la démocratie et de la civilisation conte les barbares) et de méthodes publicitaires est caractéristique du talent de cet ancêtre des spin doctors.


Le second personnage, et autre animateur des CPI, n’est pas moins étonnant. Edward Bernays (1891,1995) ce pétulant centenaire, neveu de Freud introduit l’œuvre de son oncle aux U.S.A. mais il exploite la psychanalyse (ou plutôt son prestige) pour des usages bien plus rentables que la guérison des complexes. Après la propagande de guerre, il se met au service d’hommes politiques ou de causes (pour le tabac à ses débuts, contre à la fin de sa vie) et de grandes compagnies. Il est considéré comme le fondateur des relations publiques en même temps que comme le maître manipulateur capable de Cristalliser l’opinion publique titre d’un de ses livres de 1923. Surtout, il se veut un théoricien. Son livre Propaganda est un bréviaire du cynique. Comme il le dit lui-même « Ce furent les étonnants succès de la propagande pendant la Première Guerre qui a ouvert les yeux d’une élite sur la possibilité d’enrégimenter l’esprit du public dans tous les domaines de la vie. » Pour lui, des minorités conscientes des méthodes de « production du consentement » doivent constituer un gouvernement invisible qui mène le public à sa guise. Du reste, il est un des premiers à mettre son agence de communication au service d’hommes politiques américains ou de gouvernements étrangers, ce qui fait de lui également un des pères putatifs du marketing politique. Voire de notre rayonnante société de la communication : « Vous avez transformé les gens en infatigables machines à bonheur», lui disait le président Hoover en 1928. Bernays invente de nouveaux procédés pour des campagnes publiques. Ainsi, pour la promotion du tabac, il organise un manifestation féminine à l’occaion d’une fêt nationale, durant laquelle quelques jeunes femmes allument des « Freedom Torches », des torches de la Liberté, entendez des cigarettes symboles de l’émancipation féminine. Ce qui n’empêchera pas le même Bernays de recevoir, bien des années plus tard, une récompense pour ses annonces contre le tabagisme.
Surtout Bernays pose au théoricien de la psychologie des masse qu’en disciple de Le Bon, il croit foncièrement différente de la psychologie individuelle. Il s’agirait selon lui de s’adresser directement à l’inconscient des masses par des symboles efficaces, de répéter, de préférer l’image au discours, de recourir à l’influence des leaders d’opinion. Bref, des généralités plutôt vagues, qui se parent un peu indûment du prestige de la psychanalyse. Par exemple de propos vagues sur la symbolique phalique de la cigarete dans le cas cité plus haut. Mais Bernays est un personnage folklorique, ses déclarations sur la démocratie et les dirigeants invisibles font frémir. Et surtout il occupera suffisamment la scène de « relations publiques » aux U.S.A. pour avoir le temps de faire sa propre publicité, y compris en se présentant comme l’inspirateur involontaire de Goebbels.

Troisième membre du CIP à laisser sa trace, Walter Lippmann (1889-1974) est à la fois un éditorialiste célèbre et un des pères des sciences sociales américaines. Et s’il est aussi pessimiste que ses deux collègues sur la faiblesse de la nature humaine, il ne partage pas leur enthousiasme pour l’art de « manufacturer du consensus » qu’ils ont si joyeusement pratiqué en 1917. Dans un article du de Atlantic Monthly en décembre 1919, il suggère aux démocrates de « mettre l’information - fondement de l’opinion publique à l’abri de la contamination de la propagande et critique très férocement la façon dont la presse américaine rend compte de la révolution soviétique.

Dans son ouvrage de 1922 The public opinion, il précise sa théorie. Nous sommes comme les prisonniers de la caverne de Platon, dit-il en substance, nous ne voyons pas le monde extérieur, mais des ombres déformées qui nous en sont projetées. Il est dans la nature humaine de ne connaître la réalité que de façon indirecte, et donc de vivre dans un pseudo-environnement fait essentiellement de réalités représentées, d’images dans la tête et auquel nous répondons par note comportement. Au monde perçu s’ajoute et s’impose le plus souvent le monde de la croyance : « On nous a parlé du monde avant de nous le laisser voir. Nous imaginons avant d'expérimenter. Et ces préconceptions commandent le processus de la perception. ». Cette situation tient à la fois à notre incapacité à nous informer sur tout par nous-même et à une forme de paresse ou de principe d’économie qui nous pousse à penser par stéréotypes. Les symboles en particulier, que nous pouvons partager avec les autres, se superposent largement au véritable univers autour de nous. Or, dit-il, les symboles dont se nourrit l’opinion en temps de paix sont globalement sujets à changement, argumentation et comparaison, si bien qu’aucun me domine vraiment totalement la sensibilité du groupe entier. En temps de conflit il en va tout autrement, en particulier dans «ces phases de la guerre où la peur, l’agressivité et la haine ont gagné un empire total sur l’esprit, soit pour écraser tout autre instinct, soit pour l’enrégimenter. »

Après Creel l’enthousiaste et Bernays le cynique, Lippman le pessimiste vient d’apporter une autre pierre à la construction du mythe de la propagande toute puissante : non seulement cela marche, non seulement les élites peuvent manipuler nos forces inconscientes, mais nous y sommes peu ou prou prédisposés par paresse ou faiblesse. Si nous sommes propagandés, c’est que nous sommes "propagandables".


Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
Voir aussi le résumé de la série sur la propagande et télécharger une brochure avec anthologie de citations et bibliographie.

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