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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Daech : rhétorique, séduction et fascination
Rumiyah : le sang purificateur III

Al Rumiyah, la revue de l'État Islamique vient de sortir un second numéro en plusieurs langues. Après la mort d'al Adnani, son porte-parole, il semblerait que les diverses revues (Dabiq, Dar al Islam, Constantinople, Istok) aux styles et aux périodicités variées se regroupent en une revue mais mensuelle (après septembre, en voici une en octobre et déclinée en plusieurs langues). Comme s'il y avait des cost killers et des managers chez les djihadistes, dans une logique de gestion au détriment de la variété des revues antérieures (dans l'hypothèse où il y aurait remplacement, par un mensuel bien sûr)
Si le numéro 1 de la revue était plutôt soft visuellement, évitant pratiquement les fameuses scène d'exécutions qui avaient fait la réputation de la propagande EI, cette fois, dans le 2 porte une lame de sabre sanglante en couverture. Des titres d'articles comme "Avant-propos : tuez les associateurs où que vous les trouviez" ou " La dureté et la rudesse envers le mécréants " (pour le moins un euphémisme) déclinent le thème, rappelé visuellement par des couteaux sanglants et même un flot de sang -litérallement-.
Ne manquent pas non plus les hadith selon lesquels Mahomet aurait ordonné de couper les mains et les pieds et crever les yeux au fer rouge à des pilleurs. Bref l'appel au sang y compris celui des martyres est le thème central/
Simple exhibition de sadisme destinée à terrifier encore davantage ? Réorientation d'un djihad défensif de pure nécessité vers un autre plus offensif ? Il y a toute une logique dans cette exaltation du mourir et faire mourir.
Tuer, c'est d'abord plaire à Dieu et laver ses péchés : "Que les adeptes de la religion d’Ibrâhîm s’appliquent donc à tuer les idolâtres comme ils s’appliquent à atteindre le martyre dans le sentier d’Allah. Que celui qui s’immerge au sein des ennemis d’Allah s’efforce de faire le plus grand nombre de morts dans les rangs des idolâtres car, pour toute âme idolâtre qu’il fera périr, il lui sera écrit une bonne action. Cela sera aussi une expiation de ses péchés et une recherche." Nous sommes donc dans une logique de récompense spirituelle, une économie d'investissement de sang pour le gain du Paradis. Et que le bon djihadiste n'hésite pas à tuer des mécréants obscurs s'il ne peut pas atteindre les chefs ou aller combattre en Syrie : Dieu demande à chacun selon ses capacités.
Et pourquoi Dieu commande-t-il une telle férocité ? De nombreux exemples sont cités pour prouver que le Prophète forçait la douceur de son cœur pour commander tuer et torture ou que les premiers partisans de l'islam pur et dur, n'ont jamais hésité à couper des cous. Nous sommes ici à des années lumières de l'interprétation médiatique selon laquelle l'attitude des djihadistes n'aurait aucun rapport avec la religion et qu'ils ne comprendraient d'ailleurs pas les commandement de paix et d'amour émanant de la vraie religion. Ces gens insistent au contraire pour montrer textes à l'appui que tout cela est justifié théologiquement et plaît à Dieu. Ils produisent une casuistique minutieuse. Ainsi le lecteur devrait même se féliciter de vivre en une époque où il se présente autant d'occasions de jihad et de martyre, donc autant de possibilités mortifères, qui sont autant de chances de rendre grâce à Allah par des actions. La projection d'une hostilité absolue sur l'Autre rejoint l'espérance du salut.

Le maître mot est ici monothéisme : ou bien l'on pratique l'adoration du Dieu unique, sans compromis sans déviation, innovation, association (fait d'adorer un autre principe en dehors d'Allah). Ou bien l'on est de l'autre côté, chrétien, juif, agnostique, musulman déviant (même salafiste si nondjihadiste, n'ayant pas fait allégeance au calife). Dans le second cas, l'on ne peut être animé que par la haine du monothéisme. Par un curieux raisonnement "l'erreur" doctrinale est réinterprétée comme une preuve ou une source de haine, menant forcément à persécuter les musulmans. Ces dernier doivent se défendre et défendre le droit à pratiquer la vraie foi. Tu ne partages pas exactement ma foi, donc tu vas t'en prendre à moi et offenser Allah, donc je fais plaisir à Dieu en te tuant.
Ainsi : " La bataille entre les monothéistes et les mécréants est, dans sa base et dans son essence, une bataille pour le dogme. Allah a limité et restreint cette inimitié à la question de la religion. Ainsi, le mécréant – qu’il soit laïc, communiste, chrétien ou juif – ne reprochent aux monothéistes que leur foi dénuée de toute imperfection. Et tout slogan élevé pour justifier une bataille entre nous et eux, en dehors du slogan de la religion, n’est que pur mensonge. L’animosité du mécréant de souche ou de l’apostat envers les mujâhidîn monothéistes ne provient nullement d’un motif économique ou politique. Il s’agit plutôt d’une bataille entre la foi et la mécréance, une bataille pour le dogme et une question de religion.
Quant à nous, nous ne combattons pas le colonisateur croisé ou l’apostat arabe en raison de la terre mais afin d’élever la parole d’Allah sur la terre. S’il en était autrement, cela serait beaucoup plus simple pour lui et pour nous et nous aurions pu trouver un compromis.
"

Dernière phrase qui coupe court aux ambitions de trouver une paix négociée avec le califat sur la base de la non agression et du respect de frontières. Dans leur rhétorique au moins, l'eschatologie prend le dessus : bientôt le salut final, et il vaut mieux arracher une vie (même si le Prophète était miséricordieux, il allait à la bataille) que laisser se perdre une âme et commettre une désobéissance.
Dans quel but? " Que les adeptes du monothéisme pur sachent qu’un dogme pour lequel du sang pur a été versé et pour lequel ont combattu des martyrs – vivant pour lui, mourant pour lui- sera forcément victorieux... Cependant il faut bien que nous comprenions que la victoire tourne autour de notre suivi du Prophète sans qu’aucune autre cause ne puisse venir concurrencer celle-ci... »
Le discours est triomphant et il n'est question que de victoire. On parle moins des torts historiques (ligne Sykes Picot) ou modernes de l'ennemi (les bombardement de musulmans par les coalisés), donc moins des griefs historiques au profit du principe métaphysique. Mais on traite aussi moins des réalisations du califat (même s'il y a toujours quelques pages sur les batailles triomphales) et de la promesse de son extension territoriale. On se reporte de plus en plus dans le domaine de la lutte spirituel de l'accomplissement mystique; Ce n'est sans doute pas un signe que la situation s'améliore pour eux sur le terrain (encore que depuis le temps que l'on nous annonce que Daech recule de jour en jour, il serait temps que cela se vérifie). En revanche en transférant la promesse de la victoire dans le domaine de la perfection salvatrice des actes et de la foi, dans la` recherche du sacrifice, le langage de Daech s'adresse à de futures armés de sacrifiés / sacrificateurs pour le jour où son assise territoriale aura été détruite.

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