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La désinformation suppose la fabrication délibérée d'un faux (faux événement, faux document..), puis sa propagation dans un but stratégique : agir sur l'opinion publique pour affaiblir un camp, ledit camp pouvant être un pays ou une entreprise, ou les partisans d'une idée. La désinformation comporte forcément un élément d'intentionnalité et de calcul, mais elle suppose aussi le passage par des relais comme des médias qui reprendront ou des groupes de citoyens qui se transformeront en propagateur, donc une adaptation aux moyens d'information d'une époque : mass-média, réseaux sociaux...Il est entrant de parler de désinformation pour désigner un discours médiatique simplement faux ou mensonger voire pour dévaloriser une information qui ne correspond pas à leurs croyances ou à leurs convictions. À ce compte tous ceux qui ne pensent pas comme moi se trompent et/ou désinforment... Les abus du mot "désinformation" sont redoutables et pas seulement pour des raisons de rigueur sémantique.

Bien entendu, mensonge, faux, ruse, calomnie, accusations mensongères et diffamation sont aussi anciens que l'humanité, ou au moins, que la lutte politique. Le terme désinformation, lui, est apparu pour la première fois en Union soviétique en 1953. De fait, après avoir réussi à faire attribuer à la Wehrmacht un massacre perpétré par l'Armée rouge à Katyn, les soviétique ont réussi à faire reprendre par les mass médias occidentaux une certain nombre de leurs "forgeries" : création de pseudo mouvements néo-nazis, production de fausses lettres du président américain Ronald Reagan, rumeur de fausses armes secrètes, prétendus laboratoires fabriquant le Sida... Bipolarisation idéologique et mass médias favorisent une action unilatérale (difficile en effet de désinformer la Pravda) mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la morale.

Aujourd'hui, cela paraît bien romanesque. Parallèlement longtemps la dénonciation de la désinformation a eu un parfum d'anti-communisme : les succès idéologiques de l'Est ne pouvaient s'expliquer que par une intoxication par le KGB. Au moment ou après la chute du Mur, les pays occidentaux - ou du moins certaines officines, ont également en imputant aux dirigeants roumain et serbe Nicoale Ceausescu et Slobodan Milosevic de crimes ou intentions imaginaires. Ce qui ne veut pas dire qu'ils n'en aient pas commis de fort réels. Voir les faux charnier et des faux cadavres torturés en Roumanie en 1989. Il s'agissait alors de diaboliser l'autre et de lui attribuer des crimes capables de mobiliser l'opinion internationale. Le même processus fonctionnera contre les dictateurs ennemis de l'Otan comme Saddam Hussein (sa "quatrième armée du monde" menaçant le monde pendant la première guerre du Golfe, puis ses Armes de Destruction Massive, pendant la seconde). Preuve que nos démocraties peuvent, pour justifier leurs interventions, employer les ressorts bien connus : prêter à un adversaire soit un crime, soit des intentions diaboliques, soit découvrit des dangers imaginaires. Cela contribue à faire de l'adversaire géopolitique un "ennemi du genre humain", qu'il faut combattre au nom de valeurs universelles. L'après guerre froide prospère aussi la désinformation économique qui décrédibilise l'entreprise adverse adoubent au nom de faux dangers liés à son activité et mobilise l'opinion (quitte à créer de faux mouvements militants comme par la technique dite de l'astro-turfing).

Mais la désinformation -ou plutôt sa forme et son efficacité- dépendent largement des médias prédominants d'une époque. Intoxiquer la presse adverse, ce n'est pas la même chose qu'offrir immédiatement des images sensationnelles qui seront reprises par les télévisions par satellite ou que documenter de fausses révélations ou de faux rapports sur des sites qui se renvoient les uns aux autres.
Le dernier stade dans la facilité de fabrication/diffusion est facilité par les réseaux sociaux, triplement favorables à la désinformation : en démocratisant la fabrication du faux, en rendant virale et ultra-rapide la désinformation une fois rentrée dans le bon circuit et en provoquant une sorte d'appétence pour la désinformation : sur les réseaux sociaux, on rejoint des communautés partageant des affinités ou des biais idéologique. Du coup, il est beaucoup plus tentant de s'isoler avec son groupe de croyants/sceptiques (sceptiques à l'égard de tout ce qui ne provient pas du réseau) pour se livrer au biais de confirmation : trouver de plus en plus d'indices de la vérité que l'on souhaite prouver.. À une énorme méfiance à l'égard des médias "du système", répond une crédulité non moins croissante face à l'information qui vient des "égaux", des gens qui pensent comme vous que la vérité est ailleurs et la cause évidente pour ceux qui réfléchissent.

La théorie du complot est la dérive la plus achevée : elle pousse à l'absurde la conviction que "la vérité est ailleurs" au nom d'une cause (ou plutôt une volonté) cachée. Il n'y aurait aucune place pour le hasard dans les affaires humaines mais les esprits subtils découvriraient leur structure secrète (preuve que les comploteurs omnipotents ne sont pas si malins que cela).

Mais du coup se développent des stratégies de vérification (principe qui est en soi excellent) : repérer par des sources concordantes ou par des moyens d'analyse souvent eux mêmes numériques (logiciels retrouvant la source et le contexte des images, par exemple). Bref le remède est à côté du poison ?
La réalité est plus complexe. Et l'idéologie s'en mêle qui va tenter de discréditer tout discours hostile au consensus dominant comme complotiste, délirant et basé sur des faits erronés, symptôme d'une opération de l'adversaire (propagande russe, ou de la fachosphère, désinformation djihadistes sur des jeunes "naïfs" et vulnérables...). On peut même en faire une stratégie de communication politique en décrédibilisant l'adversaire non pas (ou pas seulement) comme au service de valeurs ou d'intérêts contraires ou raisonnant mal et interprétant faussement la réalité.

En effet, l'accusation de désinformation, lorsqu'elle touche indistinctement des rumeurs sur la santé d'Hillary Clinton, des crimes sexuels en Ukraine, des critiques des programmes de l'Éducation Nationale ou des sites anti IVG, ou l'efficacité des vidéos djihadistes tend à mettre sur le même plan la déformation idéologique et la fabrication de pseudo-réalités, l'infiltration et l'interprétation. Même si certains peuvent considérer que c'est de bonne guerre face à ceux qui ne partagent pas "nos valeurs". D'une part elle renforce la conviction minoritaire que tous les médias et toutes les institutions sont dans le déni de la réalité et cherchent à occulter les dysfonctionnements du système, puisqu'ils psychiatrisent ou "rhétorisent" (au sens d'un effet produit par une stratégie de persuasion savante) toute forme de dissensus. D'où un effet cycle infernal : chaque partie développe une méthode autoprobante de dévoilement de la domination et de la fausseté adverse. D'autre part, on ne sert guère sa cause en s'imaginant que seuls des esprits faibles ou perturbés peuvent penser autrement que vous. Le vieux principe selon lequel nous communiquons et les autres font de la propagande, ou que nous avons des idées basées sur des constants tandis qu'eux sont dans l'idéologie, se retrouve dans la systématisation de l'accusation (désinformation ou sa variante : de complotisme) qui fait de l'interprétation contraire un symptôme de niaiserie ou la preuve d'une manipulation.


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