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Daech : rhétorique, séduction et fascination
I : le pouvoir du discours


Que pensent les djihadistes ? Sur ce site, si nous avons analysé des exemples voir. 1, 2, 3 de leur production doctrinale, par écrit en particulier. Il y a bien, en effet, une rhétorique califale bien structurée. Si l'on excepte des auteurs comme P.J. Salazar ou Scott Atran, la plupart des commentateurs tendent à négliger cette dimension de persuasion et de fascination au profit :
D'une vision méprisante des apprentis djihadistes : abrutis de banlieue, ignorant tout du véritable islam (contrairement à nos ministres), victimes des mauvaises images qui circulent sur Internet (que ne restent-ils devant le JT de 20 h qui les ramènerait au camp du Vrai et du Bien !) donc des déficient manipulés, victime des mécanismes qui leur échappent : ils tomberaient dans le djihad comme dans la drogue ou la délinquance, par bêtise et manque de perspectives
D'une interprétation"dépolitisante" et réductionniste On renvoie soit à des causes sociologiques (exclusion, chômage, relégation sociale), soit à des facteurs démographiques et culturels (poids de la population immigrée, crise de l'autorité), soit encore à des pulsions et frustrations (la quête de la violence et de la destruction qui est en eux est comme un vapeur qui cherche à s'échapper et trouve l'alibi de l'islamisme pour s'échapper)
D'une conception mécanique (remontant en sciences de l'information à l'entre-deux-guerres) du cerveau comme éponge à propagande : ici le radicalisé comme quelqu'un qui absorbe goulûment des messages persuasifs - que l'on qualifiera de faux, complotistes ou haineux - sans avoir la moindre possibilité de répondre ou de discuter en particulier avec son milieu : passif il est, passif il demeure. Si l'on changeait les messages auquel il est soumis, il retournerait dans la voie de la vérité et de la démocratie. Question d'exposition.

Bref des gens qui vivent dans le centre de Paris, n'ont jamais discuté avec un salafiste et s'informent de ce que disent les djihadistes par des montages floutés venus de Youtube savent ce qu'il y a dans leur inconscient (car ils n'ont guère de conscient : tout ce qu'ils expriment est un symptôme, pas un message construit).

Bien entendu, il serait absurde de nier qu'il y ait des causes psychologiques, des crises identitaires, des relations familiales, des déterminants sociologiques, des effets d'imprégnation médiatique, etc, (comme exactement dans n'importe quel phénomène humain, y compris le fait d'écrire ceci aujourd'hui sur ce blog). Mais la recherche de causes non spécifiques au djihad (c'est-à-dire le fait de négliger que c'est une guerre, qu'elle est religieuse et qu'elle répond à un projet utopique de transformer le monde) nourrit une triple dénégation :
Rien à voir avec la religion (même si ces gens ne parlent que de cela)
Rien à voir avec de vraies causes géopolitiques (même si ces gens parlent tout le temps de la ligne Sykes-Picot, des guerres entreprises par les Occidentaux ou des continuités géopolitiques dans l'espace chiite, par exemple)
Rien à voir avec une quelconque pensée, puisque son monopole est réservé aux démocrates tolérants pro-occidentaux (toute parole djihadiste sortant du domaine de la réflexion, puisque relevant du "discours de haine" : c'est de l'incitation à prohiber pas de l'argumentation à réfuter).

Il est d'ailleurs amusant de voir que les djihadistes eux-mêmes adorent se moquer de ces interprètes occidentaux qui savent mieux qu'eux et sans les avoir rencontrés ce qu'il y a dans leur inconscient
Ainsi pour Dar al Islam : " l'islam n'est pas une religion de paix ceux qui croient que cela n'a rien à voir avec la religion sont ridicules nous voulons conquérir le monde nous n'agissons pas par frustration.", ou "« Daesh, ce n’est pas l’islam (sic ) dit l’abruti qui ne connaît rien de l’islam, si ce n’est les innovations et autres hérésies qui sont venues le polluer au fil du temps."
Ou encore : "c’est bien typique de l’arrogance occidentale. Vous préférez demander à des spécialistes autoproclamés ce que veulent les « barbares" plutôt que de les écouter directement. Pourtant, l’État Islamique parle votre langue et si ses mots ne vous atteignent pas, soyez certains que ses balles ne vous manqueront pas."
Nous serions donc des ruwaybiḍah, un concept qu'utilise Daech pour qualifier justement l'abrutissement qui ne connaît rien en religion et refuse de voir que le Califat dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit.
Or l'opération de persuasion / conversion / recrutement du califat répond même aux caractéristiques de la rhétorique la plus classique :
elle cherche à développer un logos, à entraîner aux conclusions où mènent ses raisonnements en apparence impeccables : celui qui acceptent les prémisses de cette logique (les croisés nous attaquent, p.e.) ou ses postulats (la vérité est dans le monothéisme le plus strict) doit en arriver à la conclusion : qu'il faut faire la hijrah (rejoindre le califat), faire le djihad (contre tous ceux qui ne sont pas de bons salafistes ou n'ont pas signé de trêve en bonne et due forme avec le calife : tous sont bons à tuer), reconnaître l'autorité (au sens latin d'une puissance spirituelle, autorités, qui rend légitimes et conformes aux principes fondateurs les manifestations du pouvoir). La littérature califale est d'une incroyable subtilité pour développer des explications de concepts (koufar, taghout, shadid) et pour les rapporter à des expériences historiques remontant aux premiers temps de l'islam ainsi qu'à l'opinion des sages les plus anciens. Pour des analphabètes....
La propagande califale joue dans le registre du pathos, l'émotion : elle cherche délibérément à produire des passions - pitié pour les victimes des croisés (enfants bombardés) , sentiment de terreur chez les ennemis, réassurance du vrais croyant contemplant, un peu sadiquement, des exécutions plus spectaculaires les unes que les autres, sentiment communautaire devant les scène de bons musulmans de toutes races et de tous les âges en train de fraterniser dans la lutte, agressivité, sentiments parentaux de solidarité, promesses de bonheur... Il suffit de regarder quelques images pour en constater l'efficacité.
Enfin la propagande se réclame d'un ethos : tout découle de l'application stricte du monothéisme authentique, les instruments pour tout juger et pour tout comprendre existent, tout découle du Coran et de son interprétation juste (mais évidemment celui qui fait une interprétation fausse, fût-il salafiste, ne peut compter sur l'excuse absolutoire de bêtise, il sera châtié". A ceux qui pensent que les djihadistes sont des nihilistes, rappelons qu'ils ne cessent au contraire de se réclamer de valeurs positives, qu'ils espèrent partagées par leur interlocuteur et qui comprennent le salut de son âme, la conquête de la Terre pour y établir un ordre politique parfait, la fraternité de tous les hommes et la volonté de châtier tous les persécuteurs. Excusez du peu. !
Le discours du califat répond donc à des nécessités spécifiques d'expression de soi, celles d'un pouvoir théologico-politiique, installé sur un territoire sacré, ayant une vision apocalyptique de l'Histoire, un système de légitimation, etc., mais ce discours répond aussi à des considérations stratégiques - qu'il s'agisse d'agir sur les adversaires, les partisans et l'opinion en général - que nous traiterons dans un article suivant.

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