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Photos qui indignent
Ce qu'elles indiquent


Qu'est-ce qu'une photo qui bouleverse ou qui "révèle" les drames d'une époque ?
Nous serions d'abord tentés de dire que ce n'est plus comme au temps de la fameuse image du milicien républicain mourant de Capa, un document - dont l'éventuelle l'authenticité peut être contestée par la suite- mais qui acquiert au fil du temps un capacité à symboliser. C'est désormais un cliché qui est estampillé "objet d'indignation" ou "résumé de l'horreur d'une époque qui devrait faire honte à notre passivité" et imposé comme tel. Le sentiment que nous devrions éprouver ou le punctum que cela devrait provoquer - " le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)." dixit Barthes - est abondamment surligné par une masse de commentaires moralisants. Le sentiment à éprouver et qui est toujours politiquement correct est explicité, imposé par le contexte et la présentation. Quand la presse française fut négligente dans l'affaire du petit Aylan, l'enfant réfugié syrien noyé, elle se fit littéralement engueuler par les médias internationaux. Libération présenta des excuses pour avoir manqué cette occasion de déplorer le drame des migrants et de fustigmer l'égoïsme des Européens.
La récente affaire des agents de sécurité une femme en turban sur la plage de Nice est un bon exemple. Comme l'ont immédiatement soulignés des hastags et des commentaires sur les réseaux sociaux le contraste entre les quatre gaillards baraqués en tenue noire et la "pauvre dame qui, après tout, a le droit de se mettre un fichu sur la tête" est supposé a) faire sourire d'abord de ce déploiement de force à propos d'un tissu qui n'est d'ailleurs pas un burkini b) incarner l'intolérance voire la persécution religieuse pour les anglo-saxons c) "envoyer un message contre-productif" qui nourrira la propagande djihadiste (il est bien connu que des jeunes gens qui n'étaient pas gênés jusque là par les mœurs françaises, par le bombardement de la Syrie par notre pays ou par la politique occidentaliste de Hollande vont se précipiter sur leur Kalachnikov). Ce que la photo n'a pas montré et qui n'est pas représentable, c'est la violence symbolique voir physique comme à Sisco que peut engendrer un vêtement interprété comme défi à nos mœurs et promesse d'une extension du domaine de l'interdit. Ce que la photo n'a pas montré, c'est la complexité qui fait par exemple que cette tenue serait condamnée par l'État islamique, mais qu'elle témoigne d'un tout autre phénomène : la volonté de fondamentalistes, waahbites ou proches, d'imposer des signes et coutumes de leur religion dans notre espace public.
Autre exemple la photo d.Omran, l'enfant d'Alep couvert de poussière et dont le regard semble porter mille ans de souffrance : il a été bombardé par les Syriens ou peut-être par les Russes.
Conclusion inévitable : cette guerre est une horreur qui tue des milliers d'enfants (victimisation), il y a des salauds contre lesquels nous ne faisons rien (désignation et culpabilisation), indignons-nous (implication).
Mais l'important de cette photo est ce qu'elle ne dit pas
- qu'il y a deux quartiers d'Alep qui -pour faire simple- se bombardent mutuellement et qu'il y a aussi des enfants qui meurent dans l'autre quartier, comme en a d'ailleurs témoigné une photo symétrique/parodique de gamine de l'autre camp exprimant toute la douleur du monde
- que les forces de la coalition font une sortie aérienne par jour et qu'en cherchant un peu on doit pouvoir trouver la preuve que les bombes lancées du ciel ne touchent pas que de méchants barbus armés qui s'apprêtaient à massacrer des victimes innocentes, mais aussi les victimes innocentes qui habitent à vingt mètres. Même les missiles de la Patrie des Droits de l'Homme.
- que le photographe qui a produit le cliché très mis en scène et stylisé, Mahmoud Rslan, n'est pas exactement un humaniste apolitique : il semblerait même qu'il sympathise ostensiblement avec le mouvement jihadiste Nourredine Al-Zinki, et ne soit pas trop choqué quand ce dernier décapite un enfant...

Bien sûr il n'y a pas de cadrage neutre, de choix d'image sans intentionnalité et, peut-être même que dans les conflits modernes il n'y a plus de souffrance ou d'héroïsme qu'une des parties ne songe à mettre en scène ou exploiter. Mais derrière, se pose la question de notre capacité d'interprétation quand la "bonne lecture" globalement conforme aux critères libéraux/occidentaux nous est imposée et par un commentaire hyper-directif et par le refus de voir des réalités alternatives

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