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Guerre civile ?
Un spectre hanté les médias : celui de la guerre civile. Tantôt le patron de la DGSI Patrick Calvar déclare "Nous sommes aux bords de la guerre civile", et de mettre en cause une ultra-droite qui s'armerait comme et contre les djihadistes. Tantôt, un éditorialiste conservateur dénonce "La guerre civile qui vient" et qui, pour lui, se propagerait depuis les territoires perdus de la République. Tantôt on sonde les Français sur leur peurs et haines collectives, tantôt on se demande si une bagarre en Corse ne prélude pas aux affrontements qui déchireront le tissu social ou menaceront le "vivre ensemble". Cela aboutirait, en vertu de la bonne vieille théorie de la provocation conspiratrice, à une guerre civile voire "de religion" vers laquelle voudraient nous entraîner les extrémistes. Or, avant de lancer de telles alarmes, fntasmes ou prophéties autoréalisatrices, nous devrions nous demander ce qu'est une guerre civile et surtout qui veut et peut la faire.
"Je suis la guerre civile, la bonne guerre, celle où l'on sait qui l'on tue et pourquoi l'on tue" : sur ces mots terribles s'ouvre la pièce de Montherlant précisément intitulée La guerre civile. C'est un conflit armé où chacun est obligé de choisir son camp et où tout citoyen détermine de son propre chef, en fonction de solidarités de classe, de religion ou d'origine ethnique..., qui est l'ennemi. Cet ennemi n'est pas le soldat étranger désigné par l'État et qu'il est légitime de tuer, mais le voisin ou l'ami d'hier, dont nous sépare brusquement une croyance ou une ambition. Qu'il s'agisse d'imposer sa foi, d'exterminer ceux qui n'ont pas tout à fait le même sang (alors que cela ne gênait personne quelques mois auparavant), de séparer une province ou de s'emparer de l'État au profit des pauvres (à moins que ce ne soit pour le garder aux aristocrates ou aux oligarques), la guerre civile reste la guerre de chacun contre chacun. Les Grecs distinguait polemos, guerre "normale" entre Cités qu'opposaient des intérêts, et stasis, la guerre civile. La peur de l'affrontement fratricide nourrit d'ailleurs toute une partie de la philosophie politique occidentale, à commencer par Hobbes.

Elle déchire une communauté plutôt que de la souder contre un péril extérieur (l'étranger,l'autre État) parce qu'elle représente une séparation nouvelle, le plus souvent au service de projets nouveaux (imposer telle religion, détruire telle classe). Même si, bien entendu, il arrive qu'une puissance étrangère soutienne un des camps en présence, voire que la communauté internationale prétende mettre fin à une guerre civile.

Si la stasis est
une guerre, donc une violence mortifère collective organisée visant un but politique (qui est globalement de changer l'histoire),
civile, donc n'étant pas réservée aux professionnels (soldats) mais mobilisant chacun chez lui pour ses idées et contre son semblable ;
elle se distingue d'autres sortes de violences susceptibles d'éclater dans un seul pays. .

Commençons donc par rappeler que ce n'est pas (ou pas seulement) :
l'émeute, violence venue de la base,souvent peu organisée, étant entendu qu'une émeute ou une manifestation peut donner naissance à une révolution ou à une guerre civile
le terrorisme pratiqué par une poignée de militants qui se cachent et se manifestent au rythme sporadique des attentats
le crimes individuel fut-il "haineux"
la tension au quotidien, qui, au sein d'une société peut opposer des groupes qui n'ont pas la même couleur de peau, le même dieu, les mêmes traditions ou les mêmes richesses.

La guerre civile déchire une communauté plutôt que de la souder contre un péril extérieur (l'étranger,l'autre État) parce qu'elle représente une séparation nouvelle, le plus souvent au service de projets nouveaux (imposer telle religion, détruire telle classe) même au service tensions anciennes. Et même si, bien entendu, il arrive qu'une puissance étrangère soutienne un des camps en présence, voire que la communauté internationale intervienne pour mettre fin à une guerre civile.

Pour qu'il y ait guerre civile, il faut, qu'à toutes les tensions qui peuvent opposer des particuliers et à leur exacerbation, s'ajoute un degré d'organisation (constitution de milices p.e.), de violence mortelle avec armes, de permanence dans l'engagement des combattants et l'occupation de territoires, de rusticité et de brutalité des façons de combattre et surtout de motivation idéologique. Ajoutons que pour qu'il y ait guerre civile, il faut au moins deux parties décidées à en finir, et un peu de monde derrière. L'expérience historique -les années 70, sans même remonter au-delà- montre qu'une poignée d'activistes décidés à accélérer l'Histoire n'obtiennent pas cette conflagration des masses dont ils rêvent.

Si l'on admet cela, il devient difficile de voir qui, à l'extrême droite, comme à l'extrême gauche d'ailleurs, préparerait vraiment la guerre civile. Certes on peut lire de ci de là des propos apocalyptiques et il est bien possible que des jeunes gens s'entraînent et stockent des calibres 12 dans leur cave pour de grands affrontements fantasmés. Mais n'y a pas encore en France l'équivalent du Hezbollah ou des phalanges, des Tigres tamouls ou du PKK. Trois imbéciles perpétreront peut-être demain une ratonnade sanglante ou se prendront pour Action Directe : cela fera un crime médiatisé suivi d'une indignation générale. Pour qu'éclate la guerre de tous contre tous, il faut des partis armés et des chefs qui leur donnent de plus vastes objectifs qu'une castagne de bord de plage.
Quant à la thèse selon laquelle les djihadistes s'efforcent machiavéliquement de provoquer des affrontements intercommunautaires comparables à ceux que décrit Houelbecq, pour obliger chacun, musulman ou mécréant, à choisir son camp..., elle manque de base. Certes, il y a quelques années abu Moussab al Suriavait préconisé une stratégie de tension (ce n'est d'ailleurs pas très original : toute action terroriste inscrit parmi ses objectifs de faire en sorte que les oppresseurs arrachent le masque et que les opprimés se solidarisent) mais Suri est un théoricien d'al Qaïda, pas un idéologue du califat. Les textes de l'État islamique parlent, eux, de punir les gouvernements occidentaux coupables de les bombarder et de châtier leurs peuples incroyants ; ils appellent surtout tous les vrais musulmans à aller vivre sous la loi de Dieu au pays de Cham, et à défendre leur vraie terre, pas à prendre le pouvoir à Paris.
Enfin et surtout, pour faire une guerre civile, il faut plus que de la haine : pas mal d'armes et beaucoup de visibilité, des gens décidés à tuer et des hiérarchies pour les accueillir, des organisations capables de contrôler des parties du pays (et pas seulement d'affronter les Crs trois nuits dans un quartier "sensible" ou d'envoyer des manifestants conspuer un immeuble plein de maghrébins), des organisations qui se fixent des objectifs durables en termes de pouvoir, pas seulement de défoulement. Ni la masse critique, ni l'agressivité létale, ni le projet politique n'y sont. À fantasmer sur un complot imaginaire auquel il conviendrait de répondre par un supplément d'âme républicaine, on prête trop de pouvoir à ceux qui n'ont que de la haine.

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