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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme : de la définition à la disparition
La série allemande : troubles psychiques ou jihadisme ?


Attentat à la bombeprès Nuremberg, tueur à la machette près de Rutlingen, fusillade de Munich, attaque à la hache et au couteau dans un train. L'Allemagne tente de garder son calme face à la vague. Problèmes psychiatriques, motivations personnelles et série noire sont évoqués pour éviter de prononcer le mot de terrorisme, sans parler de ceux de jihadisme ou d'islamisme. On comprend la motivation politiqument correcte (ne pas stigmatiser pour ne pas diviser les communautés) mais l'argument est quand même flou. Pour être terroriste, il faudrait donc être parfaitement équilibré, n'avoir eu aucun traumatisme dans sa vie, et si possible n'avoir ni vie ni motivations personnelles, obéir au plan d'une organisation ? Pour le dire de façon plus raisonnable, il nous semble que si vous tuez pour déverser votre rage, avec la violence pour fin, ou par haine particulière envers la victime, vous n'entrez pas dans la catégorie terroriste. En revanche, si vous voulez signifier quelque chose par votre acte, le faire savoir spectaculairement aux médias et aux populations, contribuer à une cause politique, si la victime est là pour représenter autre chose qu'elle-même (l'impérialisme, l'occupation, l'oppression, les infidèles...) vous avez commis un acte terroriste
Essayons de voir plus en détail, d'autant que jihadisme (même au sens de violence "défensive" obligatoire contre les ennemis de l'Islam comme l'entend l'État islamique) ne se confond pas avec le terrorisme.

Terreurs d'en haut, terreurs d'en bas

Provenant du latin « terror », une « peur terrible, qui fait trembler », le mot en "isme" apparaît pour la première dans les dictionnaires à la Révolution française en 1793, en même temps que le mot « propagande ». Le terme désigne alors le terrorisme d'Etat, « celui qui coupe les têtes ». Après un long tunnel, il est repris à la fin du XIXe par les mouvements anarchistes et nihilistes russes qui parlent de « méthode terroristes». Ils donnent au mot une connotation positive : le terroriste est un révolutionnaire qui lutte contre l'Etat et qui tue au pistolet ou à la bombe un archiduc, un général... pour réveiller le peuple . Ainsi les socialistes-révolutionnaires ont une "brigade terrroriste".
La banalisation du mot terrorisme servant désomais à désigner la pratique de l'attentat par des groupes idéologisés et clandestins, intervient plus tard dans les années 30 (voir les tentatives de la SDN pour produire des conventions pour la lutte contre le terrorisme en 1937). Auparavant, on parlait plutôt en France de « menées anarchistes ». Avec la Seconde Guerre mondiale, le terme va devenir ambigu puisque les nazis qualifient de terroristes les actions de la Résistance. D'où le sens moderne, celui d'un groupe clandestin qui commet des attentats dans un but politique pour provoquer une réaction de la classe politique et de l'opinion publique. Bien entendu, l'utilisation du terme reflète très souvent un point de vue idéologique. Pendant la guerre d'Algérie, auriez-vous dit que le FLN était terroriste, ou l'Oas, ou les deux ? Considérez vous Mandela, Arafat pu Begin comme d'anciens terroristes (et pourtant ils ont été désignés comme tels). Il est bien connu que "le terroriste de l'un est le combattant de la liberté de l'autre" au moins dans les enceintes internationales. L'Onu a échoué à trouver un consensus sur une terminologie commune; même s'il existe une position semi-officielle rédigée par un comité d'experts. Des chercheur recensé plus de 200 définitions. Chaque pays a sa vision des choses. Par exemple, aux États Unis, on introduit des distinctions subtiles entre le "mass murder" ou le "mass shooting" et le "vrai" terrorisme qui demande d'être rattaché à une organisation. Pourtant le terrorisme individuel, pratiqué par un solitaire ou une poignée d'hommes - je prends un pistolet et je vais tirer sur un représentant des oppresseurs - était déjà pratiqué à la fin du XIX° siècle.

Définir et punir

Au sens de notre code pénal francçais, pour être terroriste, il faut avoir posé des bombes, tiré sur des gens, bref commis des actes criminels punissables en tout état de cause, mais en plus dans le but d'atteindre à l'ordre public. Des actions qui seraient punies même si elles avaient été accomplies à titre crapuleux, avec en plus une visée politique. Dans les systèmes juridiques anglo-saxonns, on préfère souvent des termes qui tournent autour l'idée d'être organisés pour répandre la terreur, d'intimider la population et les autorités. Le terrorisme est bien une violence exercée par un groupe privé. Elle frappe des cibles symboliques (un soldat représente l'oppression, un banquier, le capitalisme....).
En tuant un homme, il tue une idée, comme disait Camus. Suivant les points de vue, on insiste sur le fait que le terroriste "frappe des victimes innocentes" (donc non armées, non préparées, ce qui le rend l"lâche"), que c'est un crime, surtout s'il est pratiqué dans une démocratie où l'on aurait d'autres moyens de protestation, qu'il est une violence politique destinée à paniquer ou contraindre un gouvernement ou un public, ou enfin que c'est une action spectaculaire et symbolique, destinée à faire passer un message politique (nous allons nous libérer, nous allons détruire l'État, nous vous chasserons de notre terre, bientôt les masses nous rejoindront, etc.).
Il faut ajouter une dernière dimension souvent négligée : dans l'esprit de ceux qui le pratiquent, le terrorisme -ou plutôt, la méthode terroriste- sert à punir l'État, ou les puissants, ou le peuple qui est complice de l'État et des puissants. Telle est la dialectique de Daesh : vous nous bombardez, vous avez "déclaré la guerre à Allah", vous êtes les véritables agresseurs, nous allons tuer des gens chez vous jusquà ce que vous cessiez.

L'attentat : moment et instrument

Ce que l'on appelle terrorisme est donc un phénomène ambigu, qui oscille toujours entre un pôle violence armée clandestine -type "guérilla urbaine" - et un pôle action psychologique spectaculaire et sanglante destinée à frapper l'opinion . D'une part, c'est la « la guerre du pauvre » : des groupes armés pratiquent la guérilla urbaine. Ils recourent violence en attendant le jour où naîtra une vraie révolte des masses. C'est une action provisoire. D'autre part, c'est de la « propagande par le fait » (théorisée dès 1881) : par la violence, l'auteur cherche radicaliser les rapports de force entre dominants et dominés (ou occupants / occupés), forcer les « ennemis » à dévoiler leur « visage répressif », créer une solidarité dans son cmap. C'est une propagande qui repose sur les armes plutôt que les tracts.

Au fond a-t-on besoin d'une définition du terrorisme ? Le terrorisme en soi n'existe pas : ce n'est pas un système d'idées comme le marxisme ou le capitalisme mais une méthode de combat. C'est une stratégie. Qui, d'ailleurs peut être provisoire -en attendant de déclencher une vraie guerre civile, par exemple- et être employée simultanément avec d'autres moyen.

Ainsi les partisans de l'État islamique ne pratiquent pas "que" le terrorisme. En Syrie et en Irak, où le califat a été établi, ils ont des troupes qui combattent au front. C'est de la guerre, non du terrorisme. Par ailleurs, ils animent des groupes de guérilla dans le désert en Libye ou en Afrique qui attaquent des patrouilles, des policiers... Enfin, ils ont recours à des actions terroristes classiques, notamment en Europe : ils s'en prennent à des journalistes (Charlie Hebdo) à un Hypercasher, des terrasses ou la Promenade des Anglais... L'état islamique est capable d'envoyer des « commandos d'élite » aguerris là-bas (comme ceux du 13 novembre 2015) comme de convaincre des individus " tels le conducteur de camion de Nice ou l'employé qui a décapité son patron en Isère en 2015, de suivre ses suggestions. Daesh donne une sorte de permission d'agir « sans chef » et encourage « le terrorisme de voisinage ».
Leur doctrine est simple : ou vous venez combattre sur les terres du califat, ou, si vous ne pouvez-pas, vous frappez des mécréants au milieu de qui vous êtes obligé de vivre. Ils le disent, d'ailleurs : "L'Etat Islamique est le seul endroit au mondée depuis des siècles ou la loi d’Allâh est appliquée. Il est donc une obligation pour tout musulman de rejoindre la wilâyah la plus proche, s’il ne peut faire cela qu’il frappe les ennemis d’Allâh ou qu’il soient. {Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade.} "DAr al Islam n°3.

On a longtemps, en France, été tenté de « psychiatriser » les faits, essayé de qualifier tel ou tel acte, par exemple celui du conducteur qui avait déboulé sur le marché de Noël de Strasbourg en 2014 en criant « Allah Akhbar », comme le geste de « déséquilibrés ». Mais le fait d'avoir eu des problèmes psychologiques n'exclut pas d'être un terroriste. Même sans opérer en cellule. Le « loup solitaire » pur n'existe jamais vraiment, même si Anders Breivik avec ses attaques en Norvège s'en rapproche le plus, : dans les cas connus d'action solitaire, il y a toujours en arrière-plan un « cousin » qui aide, un frère » prêt à fournir les armes. Et surtout, pour le terrorisme jiahdiste, il y a une conversion -brusque ou pas-, un mot bien préférable à "radicalisation". Celui qui fait allégeance au califat (par message vidéo filmé comme le tueur de Magnanville, pu dan son cœur) a le droit, ou plutôt le devoir, d'accomplir des actes que nous qualifions de terroristes.

Guerre au terrorisme : le retour

Évitions de parler de terrorisme islamiste. Etre "islamiste", c'est être favorable à la mise en œuvre politique des principes de l'islam. On peut être islamiste et se présenter aux élections. Les partisans de Daech ont une identité plus précise : parmi les sunnites, ce sont des salafistes, parmi les salalfiste, des djihadistes, et plus précisément, ils adhèrent à une doctrine selon laquelle les musulmans sont opprimés et ont le devoir religieux de se défendre par les armes. Ils se distinguent également d'al-Qaida par leur soutien à l'idée du califat territorialisé, et d'obéissance à l'autorité théologique et politique suprême d'al Baghdadi.

L'idée est de plus en plus développé par la classe politique française (reprenant là une formulation de G.W. Bush) qu'il faut faireudes en 2004) qu'il faudrait faire a guerre au terrorisme, car, selon la formule de François Hollande : "C'est un acte de guerre qui a été commis par une armée terroriste, une armée jihadiste, contre la France, contre les valeurs que nous défendons partout dans le monde." Donc, ils nous auraient déclaré la guerre et feraient des "actes de guerre". Eux, n'en disconviendraient pas, puisqu'ils pratiquent le jihad, que ce soit là-bas (Syrie et Irak) ou chez nous. Mais il faut être cohérents : si nous ne les reconnaissons pas comme État, mais les considérons comme une organisation criminelle, comment peuvent-ils faire la guerre ?
Mais surtout, nous, comment ppuvons-nous la leur faire ?
En les bombardant encore plus dans le cadre de la coalition ? Cela risque de les motiver davantage puisque leur discours consiste précisément à dire que nous tuons des femmes et des enfants par nos bombes et qu'ils agissent dans une logique de rétorsion. Par ailleurs - et sans même poser la question clausewitzienne "dans quel but politique utilisons nous la force armée comme moyen de contrainte ?", une guerre qui se voudrait contre un ennemi absolu ne peut se mener uniquement depuis les airs et à sens unique. Si, un jour, notre armée va au sol, prendre Raqqa, par exemple, cela ressemblera furieusement à une guerre. Mais il faut bien comprendre le prix à payer : beaucoup de morts, dont pas mal de civils innocents, des pertes de notre côté et un chaos contagieux dans la région.

Si l'on veut dire que nous allons leur faire la guerre chez nous, l'absurdité du propos est évidente : nous n'allons pas mener des batailles, manœuvres, offensives et ripostes contre des hordes d'envahisseurs en tuant beaucoup de monde (la guerre, cela sert à tuer des gens, pas à les arrêter ou à les déradicaliser pour les ramener vers les valeurs de la République). Au mieux, et sauf à rejouer la bataille d'Alger, nous allons traquer des gens en civil qui se cachent et les déférer aux tribunaux. D'autant que cette guerre à l'intérieur de nos frontières n'aurait pour but de faire cèder aucune entité politique, mais de mettre fin à un trouble de l'ordre public, ce qui est très exactement la mission de la police.
Nous avons un problème de vouloir mourir, de vouloir tuer et de vouloir vaincre. C'est beaucoup, trop pour se permettre des rodomontades. Ni rienavoirisme ni bellicisme : quand on ne peut pas négocier ou ramener l'adversaire à une pratique politique "classique" (deux choses inimaginables avec le jihadisme), la seule solution est la répression légale et la déstabilisation idéologique.

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