huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Le terrorisme après l'État islamique
2 La vulgate idéologique


Suite de Constantes
Daesh c'est d'abord une idéologie au sens d'une interprétation du monde, corpus d'idées qui vise à transformer la réalité par l'action, et frontière entre des représentations et des projets politiques, entre vérité et erreur, bien et mal (donc un système qui désigne au moins implicitement un adversaire auquel s'opposer et une erreur à combattre) . Et le lecteur accordera sans trop de peine que cette idéologie est totalitaire puisqu'elle entend expliquer l'histoire et le monde dans sa totalité, la transformer intégralement et établir une hostilité absolue envers ses ennemis qui sont aussi rebelles à Dieu. Ces derniers sont au demeurant innombrables, tant il est difficile de ne pas être classé mécréant ou hypocrite, taghout, associateur, houti, chirk, apostat et autres catégories de ceux qui refusent la vraie foi.

Par ailleurs, l'idéologie fonctionne avec un programme compréhensible par tous : garantir le Paradis à ses partisans, conquérir le monde à partir du califat et punir tous les ennemis de l'Islam. Et comme tout ce qui n'est pas interdit (et donc méritant châtiment) est obligatoire....

Autres facteurs de succès, outre qu'elle sait se faire comprendre et par des actes et par des images, cette idéologie se décline en plusieurs langues sous forme d'une vulgate capable d'attirer des combattants du monde entier.
C'est de cette vulgate que nous parlerons telle qu'elle apparaît dans ses publications multilingues, mélangeant des considérations théologiques (souvent exégèse d'une notion coranique), l'exaltation des succès du califat, l'apologie de combattants et de martyrs, images des batailles et des exécutions.

Bien entendu, on pourrait faire une lecture beaucoup plus savante de la doctrine de l'État islamique en remontant aux influences qui l'ont formée. Tout le monde s'accordera pour dire que les partisans du califat sont des salafistes jihadistes qui se distingueraient donc des salafistes quiétistes et des purement politiques qui n'envisagent pas cette guerre apocalyptique. Ils sont jihadistes dans la mesure où ils croient qu'il existe une obligation individuelle irréfragable de lutter les armes à la main, en une lutte défensive (ce sont les mécréants, hypocrites ou autres qui agressent les vrais musulmans. Nous verrons plus loin que d'autres obligations s'ajoutent à celle du jihad. Tout ceci est redit à longueur de discours par ceux qui se désignent eux-mêmes comme suivant la voie des pieux ancêtres (salafs) et donc férocement opposés à toute forme d'innovation ou interprétation en théologie.

De plus experts que nous distinguent des influences de la Sahwa (éveil islamique) en tant que courant politique islamiste né dans les années 70 et proche des Frères musulmans d'Égypte (si l'on considère que l'EI est un surgeon d'al Qaïda, elle-même influencée par des penseurs comme Qutb, ce n'est pas illogique). N'empêche qu'aujourd'hui Daesh dénonce les frères musulmans comme mécréants collaborant avec les puissances démocratiques.
On pourrait également rattacher l'EI aux courants takfiristes, ceux qui excommunient littéralement tout courant islamique qui sort de leur stricte orthodoxie.

Une autre façon de voir les choses serait de décrire l'État islamique comme une divergence à partir d'al Qaïda (pour mémoire, le mouvement d'al Zaqawi, ancêtre de l'EI était al Qaïda en Irak). Les ruptures doctrinales, telles qu'on peut les retracer de l'extérieur portent sur :
l'hyperviolence : aussi étonnant que cela puisse paraître, ben Laden trouvait déjà Zarqawi trop sanguinaire et Daesh intègre parfaitement la "gestion de la sauvagerie.
les attaques contre les chiites : là encore ben Laden reprochait à Zarqawi ses attentats contre des civils chiites qui auraient pu être des alliés des sunnites contre l'occupant. Cet argument sera repris par le successeur de ben Laden Zawahiri et sera une des causes qui amènera Al Qaïda à se dissocier de l'État islamique
la priorité dans la lutte. Pour faire simple, suivant la tendance ben Laden : l'ennemi lointain, l'Amérique et les impérialistes qui dirigent le monde. Pour EI : les mauvais ou faux musulmans chiites en tête, régimes corrompus, tous les religieux trop accommodants, les régimes arabes, les "association sites" qui croient en autre chose qu'Allah...
- le traitement des musulmans dans l'erreur, modérés, ne suivant pas la ligne la plus stricte du califat. bref quiconque est soupçonnable de modérantisme ou de révisionnisme : ils seront châtiés comme non-musulmans (ce qui n'est pas sans rappeler la logique déjà appliquée par le GIA algérien : tous ceux qui ne combattent pas à nos côtés sont des infidèles et méritent la mort). Bref le avec nous ou contre nous poussé à l'extrême.
et, bien entendu, l'établissement d'un califat ici et maintenant, ce qui implique l'obligation de faire allégeance au calife et d'aller vivre sur les terres de Cham, les seules vraies terres d'Islam sous peine d'être assimilé à un apostat. On passe logiquement d'une structure décentralisée à la Al Qaïda avec ses franchises, à une structure théoriquement très hiérachisée de wilayat rattachées au califat. Plus un discours eschatologique, prophétique et utopique qui glorifie le califat terre de la promesse.

Cela, c'est grosso modo le contenu de l'idéologie, d'où découle :
il faut adhérer à l'interprétation la plus stricte de l'Islam qui est soumission et non paix
il faut réaliser les prophéties et reproduire les batailles glorieuses des anciens temps : la vérité, la connaissance et la direction juste ne peuvent naître que de la relecture du passé
il faut combattre des ennemis innombrables, à la fois pour le mal politique qu'ils ont fait à l'Islam (cela al Qaïda le disait déjà) mais aussi pour leur moindre déviance religieuse, qui ne saurait être excusée par l'ignorance
il faut reconnaître le califat, aller y vivre (ou mourir) et faire allégeance
il faut combattre pour que le califat, seule terre soumise à Dieu, perdure, s'étende et, finalement se confonde avec le monde.

Dans l'histoire de l'humanité, on a rarement produit un système intellectuel aussi clos que celui-là et c'est ce qui le rend efficace. Le califat a inventé la parfaite machine à croire. Croire en des faits (les juifs, les croisés, les faux musulmans s'entendent pour nous persécuter). Croire en un système normatif clos qui inclut tout et dit en toute circonstance (de l'égorgement des vaincus à la façon de porter la barbe) ce qui est licite ou pas. Croyance en un avenir radieux (le califat triomphera et ses partisans iront au Paradis). Croyance, enfin, en une communauté fraternelle combattante, mais soumise à un système d'autorité indiscutable.
Nous autres, braves Occidentaux, qui nous demandons par quelle aberration ou manipulation ces jeunes ont pu s'éloigner de nos valeurs universelles (comme si elles étaient "naturelles"), devrions nous demander ce que nous avons à opposer à un système aussi clos et à son effroyable attractivité.

 Imprimer cette page