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Que serait la défaite du califat ?
Le califat peut-il perdre ? Comme l'Occident ? Personne - au moins à notre connaissance et sous nos cieux- n'avait prévu qu'il prétende à un semblant d'existence il y a trois ans. Sans jouer au prophète ni à l'expert militaire, il est quand même permis de présumer qu'une force de quelques dizaines de milliers d'hommes opposée potentiellement à plusieurs milliards d'ennemis (si vous additionnez les chiites et les sunnites non salafistes jihadistes n'appartenant pas à la bonne tendance, plus les Juifs et les chrétiens, les athées et toutes les variétés de Koufars et "hypocrites") finira par perdre au moins les villes qui sont actuellement sous son autorité. L'hypothèse inverse -établissement d'un émirat de Washington D.C. et Paris à échéance de quelques années- convainc moins, sur le plan matériel et technique.

Pour le dire autrement, admettons que les experts aient raison :
- Ramadi et Palmyre sont perdues,
- en Irak Falloujah est menacée par les forces irakiennes et leurs alliés chiites,
- Raqqa, la capitale", l'est aussi par les Kurdes ou plutôt, par l'alliance arabo-kurde des Unités de Protection du Peuple,
- la coalition se vante de frapper de plus en plus de cibles et d'avoir interrompu des trafics qui rapportaient des centaines de millions de dollars à Daesh,
les cas de défection se multiplient, les jihadistes étrangers tendant à retourner chez eux ou à passer dans d'autres organisations, tandis que les sources extérieures de "foreign fighters" tendent à se tarir...

Quel serait le prix de ce que nous appellerions notre victoire ou celle du Bien et de la Démocratie ?

Le scénario de la chute révélerait alors le caractère contre-productif des deux principes sur lesquels se fonde l'État islamique -
1) hostilité absolue qui consiste à multiplier les ennemis pour les contraindre un jour à choisir entre la conversion ou la soumission pour garder leur tête - stratégie du zéro allié- et
2) territorialité qui fait de la hijra, l'obligation d'aller vivre au pays de Cham, un impératif aussi important que celui de faire le jihad défensif. Donc de se concentrer sur une zone où tous ceux que vous menacez peuvent vous encercler et, vous écraser, à condition qu'un nombre suffisant de leurs alliés aillent vous affronter au sol-.


Bref, il faut penser un futur où le califat n'administrera plus des provinces, ne battra plus monnaie, ne paradera plus dans les rues... et où, techniquement parlant, il n'y existera plus comme État en dépit de son slogan "le califat durera". Bien entendu, ce sera un scénario chaotique avec la centaine de groupe armés connus en Syrie et en Irak, plus les autorités de Damas et Bagdad et les forces étrangères impliquées, il y a peu de chances que se mettent vite en place des autorités légitimes capables d'assurer l'ordre et d'administrer la justice. Quelque chose qui fera regretter ce qui s'est passé après la chute de Kadhaffi ou de Saddam.
Dans tous les cas, on pourrait imaginer que l'État islamique continue une action de guérilla/rébellion sur le terrain, sans perdre sa capacité de nuisance, même ramené au même niveau qu'al Nosra ou d'autres. Le tout sur fond d'effroyables massacres locaux.
Autre stratégie qui semblerait logique : l'extension du conflit en Libye, en Égypte et ailleurs dans la région par des groupes affiliés à Daesh, que viendraient renforcer des jihadistes aguerris du pays de Cham changeant de terrain. Et, bien sûr, ils pourraient privilégier une stratégie d'attentats spectaculaires frappant l'Irak et la Syrie, des régimes arabes et occidentaux pour faire diversion et frapper les "vrais responsables" et complices de leur défaite.
En somme, si al Qaïda "canal historique" quinze ans après avoir été pourchassé par une coalition géopolitique sans équivalent reste encore redoutable, il est permis de penser que le le califat n'agonisera pas immédiatement. Son action pourrait se légitimer en se fondant sur le mythe d'une coalition des mécréants et des mauvais musulmans perpétrant un crime historique contre le seul État conforme à la loi divine, la seule craie terre de charia. Il y aurait encore beaucoup de sang et de larmes avant de venir à bout de Daesh, surtout par une méthode qui n'a guère fonctionné jusqu'à présent : faire disparaître une croyance en l'écrasant militairement.
Mais pour perdre, il faut aussi accepter que l'on a perdu et intérioriser son statut de vaincu. Et ce n'est pas exactement ce que disent les jihadistes.
Ils affirment même le contraire, préparant peut-être les troupes à des temps plus durs "Serons-nous défaits si nous perdons Mossoul, ou Syrte, ou Raqa, ou toutes les villes, pour retourner là où nous étions auparavant ? Non. Car la défaite c’est perdre le désir et la volonté de se battre "affirme al-Adnani, porte-parole de Daesh, dans une récente intervention radiophonique. Ailleurs (dans leur revue francophone Dar al-Islam), les responsables insistent de plus en plus sur l'imitation des exploits du temps des premiers califes, confiance en la protection divine qui sauve le vrai croyant des pires épreuves, force spirituelle qui garantit la vraie victoire. La rhétorique jihadiste ne cesse de répéter trois choses à ses partisans : qu'ils sauveront leur âme, qu'ils conquerront le monde et qu'ils tireront vengeance de tous les torts faits aux musulmans. Si la seconde promesse devient moins crédible, les deux autres suffiront elles à nourrir une revanche d'une génération ou plus ?
Nous nous trouverions alors confrontés à un paradoxe :
nous ne pouvons pas perdre matériellement malgré nos erreurs stratégiques, tant est forte la disproportion des forces
ils ne peuvent pas perdre "spirituellement" tant leur volonté hostile s'enracine dans la conviction de reproduire d'âge en âge le même combat mystique, mais finalement victorieux par la promesse de Dieu.

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