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Désinformation : de la guerre froide à la guerre du réel


La désinformation repose sur la fabrication d'un faux message puis sa diffusion de façon qui semble neutre et dans un but stratégique. Il s'agit toujours d'agir négativement sur l'opinion publique pour affaiblir un camp. Ce camp peut être un pays, les tenants d'une idéologie, un groupe ou une entreprise...(on imagine mal une désinformation qui ferait l'éloge de ceux qu'elle vise).
Sauf à la confondre le discours de qui ne pense pas comme nous (comme l'idéologie serait l'idée de l'autre, disait R. Aron), la désinformation est autre chose que
- le simple mensonge, fait de dire A quand on sait ou croit B (je n'ai pas volé la confiture)
- le stratagème qui implique de feindre une intention ou une action pour mener un adversaire à la faute (je fais du bruit à l'ouest pour attaquer à l'est)
- la manipulation, amener quelqu'un à prendre certaines décisions qu'il n'aurait pas prises de lui-même, sans être soumis à une représentation orientée de la réalité ou des rapports humains (je flatte ou culpabilise celui à qui je vais demander une faveur)
- l'intoxication qui fait parvenir à un adversaire des informations trompeuses qu'il croira avoir surprises, qu'il considérera donc comme authentiques, et qui l'amèneront à prendre de mauvaises décisions (je laisse délibérément intercepter une correspondance de moi disant le contraire de ce que je prépare)
- l'aveuglement idéologique qui permet de ne percevoir de la réalité que ce qui confirme l'idée ou de délirer en interprétant le réel (c'est quand la réponse précède la question, disait Althusser)
- etc.

Même si ces notions sont très proches, et se mêlent dans la pratique quotidienne, pour qu'il y ait vraiment désinformation, il faut donc :
- l'intention stratégique qui se traduit par une fabrication (faux documents, fausses scènes, faux témoignages, fausses images)
- que cette intention soit médiatisée, c'est-à-dire relayée par des médias ou par des groupes humains (associations, communautés..) qui amplifient le message, l'authentifient, en dissimulent la source partisane ou intéressée
- que le processus serve aux intérêts de son initiateur au détriment de la cible. Pour que cette dernière en pâtisse, il faut d'abord provoquer un effet de croyance en un danger imaginaire, en un crime supposé, en une conspiration, en une manœuvre occulte...

Organisations et falsifications


La désinformation est un phénomène historique. Homo sapiens savait déjà mentir, Ulysse ruser et Sun Tzu inventait des stratagèmes il y a vingt-quatre siècles ; n'empêche que le mot "désinformation" n'apparaît dans un dictionnaire - au demeurant soviétique - qu'en 1953 avant d'être admis dans celui de l'Académie française en 1980.
Son premier avatar, la "desinformatzia", a d'abord des relents de Guerre froide : des services truquent de faux articles sur les origines du Sida (arme secrète des laboratoires américains), de fausses lettres de Reagan, de fausses actions secrètes. À l'époque, quelqu'un qui dénonce le péri que représente la désinformation pour la démocratie est assurément anticommuniste.

Bien entendu, la chute du communisme n'entraîne pas la fin de la désinformation que nous appellerons géopolitique. Lors des guerres du Golfe, de Yougoslavie, de la révolution en Roumaine et autres des agences de communication comme le Rendon group ou Hill and Knowlton se chargeront d'imputer, qui à Saddam, qui à Milosevic, les crimes les plus affreux (couveuses débranchées, épuration ethnique, charniers) pour justifier l'intervention occidentale. La désinformation se privatise ou commercialise et vise surtout à désigner un coupable, un ennemi du genre humain, plutôt qu'à affaiblir un système ; le succès médiatique même provisoire (on découvre souvent les trucages trop tard quand la guerre a été gagnée ou le tyran anti-occidental renversé) de cette stratégie des démocraties n'a rien à envier à feu la desinformatzia.

La fin du vingtième siècle voit aussi prospérer la désinformation économique : quand la conquête des marchés se mondialise, quand dominent les technologies de l'information et de la communication, quand l'entreprise dépend davantage de son image, de son "logo", quand prospèrent le principe de précaution et l'inquiétude environnementale et sanitaire, il devient presque trop tentant de handicaper son concurrent en diffusant en ligne de faux rapports sur des risques aéronautiques ou des pollutions imaginaires, d'animer en sous-main de pseudo associations écologiques ou citoyennes pour dénoncer les méfaits de telle industrie. Agissant par l'intermédiaire d'officines, éventuellement en recourant à des artifices numériques (il est, par exemple, devenu enfantin de pratiquer l'"Astroturfing", en créant par algorithmes de faux comptes de citoyens indignés qui vont tous militer pour une noble cause et dénoncer votre concurrent mais qui sont imaginaires), l'instigateur a de bonnes chances de rester impuni.

Faux en réseaux

Le facteur qui va tout bouleverser est l'équation "numérique plus réseaux". À un premier stade qui correspond peu ou prou au Web 1.0, la facilité de production/distribution de la désinformation est stimulée ou démocratisée. Si chacun peut devenir émetteur à son tour et non simple récepteur des mass médias, se documenter à son gré sur le Web, pratiquer ou prétendre pratiquer le journalisme citoyen, avoir une chance de recevoir d'innombrables visites sur son site ou son forum, il peut informer donc désinformer. D'autant plus que des outils très simples permettent de retoucher des images, facilement disponibles en ligne, de prendre et de mêler des textes et de simuler des identités. Parfois pour le plaisir de simples canulars (hoaxes) parfois dans un but plus politique.

Le web 2.0 comporte une autre dimension de la lutte par la désinformation : si chaque acteur (Étatique ou privé) peut mettre en ligne sa version de la vérité, la lutte pour faire prédominer sa propre interprétation ne dépend pas (ou pas seulement) de qui a les meilleurs logiciels, ni même la meilleure histoire (au sens du storytelling : le récit le plus séduisant). Gagner consiste à faire prédominer sa version sur celle de l'adversaire et des autres donc à occuper un espace d'attention et à gagner un capital de confiance. À ce jeu, ce ne sont pas forcément les services d'État qui gagnent : l'art d'être repris, cité, commenté ou parodié, "liké", tweeté, etc. ne s'apprend guère dans les grandes écoles. Le problème se pose en d'autres termes qu'à l'époque des mass médias où il suffisait de faire gober une belle histoire par le système d'information du pays adverse ou l'environnement de la cible (ceci valait dans un système a priori pluraliste et non contrôlé : allez désinformer la Quotidien du peuple depuis Paris!).

Du coup, les réseaux sociaux introduisent un degré de complexité supplémentaire.
Au stade de la fabrication, d'abord. Par définition, le numérique implique que l'image (comme le son, ou le texte...) puisse être supprimée, modifiée, retravaillée, combinée, copiée et multipliée, propagée... au bit près. Et ce à très faible coût, avec des exigences de plus en plus faible en termes de compétence techniques (logiciels plus simples et accessibles). Par ailleurs, les ressources documentaires, banques d'images, bases d'information en ligne, immédiatement, gratuitement... permettent de piocher dans des réserves de données qui permettent de forger des trucages vraisemblables. Le travail du faussaire est donc facilité pour ne pas dire banalisé.

Au stade suivant, celui de la distribution, les facilités sont aussi remarquables. Celui qui entre en tout point du réseau, éventuellement sous une identité feinte, peut théoriquement atteindre tout internaute de la planète. Le mot important est ici "théoriquement" : si des milliards de messages se concurrencent, il faut que le mien se distingue. Pour ce faire, il faut soit qu'il attire les robots, soit qu'il attire les hommes (les deux se combinant forcément en pratique). Attirer les robots signifie être bien indexé sur les moteurs de recherche, ce qui dépend de la pertinence du message, de facteurs techniques, de nombre d'hyperliens, et de certaines recettes techniques, etc. Attirer les hommes implique en pratique d'amener nombre de vos contemporains (dont idéalement pas mal de journalistes des médias "classiques" qui reprendront sur leurs médias ce que vous dites ou montrez) à vous relayer. Cela signifie : visiter, suivre, indexer, s'inscrire, "aimer" (au sens du "like" de Facebook), reproduire et recommander, commenter, voter pour, répercuter en en rajoutant éventuellement un peu (sur le modèle de la rumeur où chacun tend à embellir le contenu par rapport à la "source sure" dont il a reçu l'information)...

Ici, intervient le phénomène des communautés en ligne, interactives, partageant certaines affinités ou s'agglutinant pour partager la nouvelle information et la rendre virale (c'est le cas, par exemple, des pages Facebook répercutant une "indignation" par rapport à un fait divers scandaleux ou à un événement politique : à certains égards, le printemps arabe est un peu parti comme cela). Ces communautés ne se contentent pas de démultiplier l'impact d'une information (vraie ou fausse, tout ce qui précède est valable dans les deux cas), chacun de ses membres recrute, collabore, commente, augmente, etc.
Avantage supplémentaire, la forme du réseau se prête à une attaque par l'information : tout d'un coup, des milliers de gens se mettent à répéter une histoire, à partager un document, à reprendre une "révélation", accusation ou récrimination et l'affaire devient "virale". C'est typiquement la situation qui empêche de dormir les "community managers" des entreprises, sensés en protéger la "e-réputation", ou autres spécialistes de la communication de crise, gouvernementale ou institutionnelle.

Avec les réseaux 2.0, il devient presque impossible de distinguer là désinformation pure et dure de la simple rumeur (qui, elle, n'implique pas dans sa définition une planification stratégique, mais peut résulter de la simple bêtise, de la jalousie, de la paranoïa,etc). Ainsi, le jour où sont écrites ces lignes, les réseaux sociaux bruissent d'informations "que la police voudrait dissimuler" et qui portent sur des attentats sur le point d'éclater dans le centre de Paris, des quartiers qu'il faudrait évacuer. D'où démentis de là Préfecture de Police, pour éviter la panique... Dans un cas de ce genre, faute de pouvoir remonter à la source primaire, nous ne saurons jamais s'il s'agit d'une manœuvre destinée à augmenter la tension ou du canular d'un gamin.

Autre test : il suffit de faire une recherche de quelques secondes sur n'importe quel sujet controversé (Donald Trump) pour trouver
- de fausses déclarations de lui ou d'autres hommes politiques sur des sujets triviaux (taille de son membre viril) qui ressortent visiblement à la grosse rigolade
- des informations contre Trump montrant, par exemple, des militants du Ku Kluk Klan qui le soutiennent (ils s'avèrent en réalité être des contre-manifestants noirs hostiles et déguisés avec des cagoules, la photo étant faussement légendée)
- des documents pour réfuter des déclarations de Trump qui affirme avoir vu des milliers des musulmans du New Jersey se réjouir de la chute des Twin Towers en 2001.

Chaque sujet clivant donne ainsi lieu à un floraison de faux documents (ladite fausseté consistant souvent à prendre une image en ligne et de lui attribuer une fausse datation, de faux acteurs ou un faux contexte). Chaque camp peut accuser l'autre de vraies atrocités qu'il commettrait et de fausses qu'il inventerait. En cinq minutes de recherches ne ligne à propos de l'Ukraine, vous trouvez des preuves en image de la présence de soldats russes dans le Donbass et la preuve que l'image a été prise ailleurs, la preuve qu'il y a des nazis parmi les pro Maïdan et la preuve que ces gens sont tout à fait innocents, la preuve qu'un missile, etc. La désinformation au coup par coup est remplacée par un cycle, accusation, preuve, démontage, réfutation de la réfutation, accusations mutuelles de manipulation, etc.



Techniques de vérification et mythologies du doute

Car ce qu'a fait la technologie, la technologie peut le défaire ou, au moins le révéler. Sans entrer dans les détails informatiques, il n'est pas très difficile de repérer la première fois occurrence en ligne d'un texte (les universitaires savent comment on repère le texte d'un étudiant qui a "pompé" ou "copié-collé"), de retrouver l'origine d'une image (donc qui l'a réellement prise, quand et où), Il est possible à un degré de sophistication supérieure d'accéder aux métadonnées d'un document, qui l'a émis, avec quel système et logiciel, quand, d'où à où, ou de savoir l'adresse IP ou identifiant unique, des ordinateurs qui ont émis un message. Dans un registre moins technologique, des professionnels savent aussi confronter une information avec d'autres sources, vérifier si une image est compatible dans les détails (noms des rues, plaques d'immatriculation, position du soleil à l'heure supposée de la prise de vue...) avec ce que prétend sa légende.

Donc en théorie, des esprits honnêtes appliquant les bonnes méthodes et maîtrisant les bons outils devraient éviter les pièges les plus grossiers. Le problème est qu'en période de surcharge informationnelle et au rythme affolant de l'instantané, nos capacités critiques sont très vite débordées. Question de temps de cerveau humain disponible comme aurait un directeur de chaîne, question aussi de vérification de la vérification de la source de la source qui se transforme vite en regressio ad infinitum la vérification de a suppose celle de b, donc de c, donc de d et ainsi de suite.

En sens inverse, il existe de multiples sites de surveillance (fonction "chien de garde") et force rubriques, souvent rattachées des journaux sur papier qui tentent ainsi de capter un public de sceptiques numériques : désintox, décryptage, révélation des mensonges des hommes politiques et des confrères, révélations de cas de trucage... Ou l'on peut tout simplement compter sur la vigilance des autres internautes qui seront trop contents -c'est gratifiant et bon pour la "e-réputation- de signaler un "fake". Ceci ne faisant souvent reporter le problème en amont, entre rubriques de vérification qui se contentent de renvoyer aux chiffres officiels quand ce n'est aux opinions politiquement correctes et sites qui critiquent les "bobards" ou la "désinformation" d'un point de vue très idéologique.
On peut être inquiets quand l'Express appelle à signaler, pour ne pas dire dénoncer les sites d'"infaux", catégorie où l'on rangera pêle-mêle des dingues qui croient aux extra-terrestres, des sites de parodie un peu potaches, et des sites d'analyse géopolitique non orthodoxe. La tentation de l'amalgame peut frapper des deux côtés.

Dans tous les cas, nous sommes sortis du schéma simple où les médias mentant ou abusés par des manipulateurs sont débusqués dans un second temps par des intellectuels critiques, des journalistes courageux ou des analystes vérificateurs. Si la révélation de quelques grandes manipulations médiatiques, par exemple durant les deux guerres du Golfe, s'est encore à peu près déroulée ainsi, nous vivons une phase de multiplication des versions disponibles de la vérité : chacun peut se bricoler son interprétation, avec sa communauté et ses préjugés. Et il pourra se renforcer dans ses convictions. Des centaines, voire des milliers d'internautes se retrouvent pour se féliciter, images ou documents à l'appui, de l'excellence de leurs opinions sur le principe énoncé par Pierre Dac : "Quand on sait ce qu'on sait, on se dit qu'on a raison de penser ce qu'on pense". Si vous mobilisez des milliers de cerveaux pour critiquer les bizarreries de la version "officielle" et confirmer vos hypothèses, il y a des chances que vous obteniez des résultats.

Ces données techniques - falsifiabilité et réfutabilité à portée d'écran de chacun - créent un nouveau rapport avec l'information. Lui-même engendre deux tendances que l'on pourrait qualifier de sociologiques et idéologiques : le scepticisme de masse dégénérant parfois en complotisme d'une part et, d'autre part, la tendance des gouvernements ou des élites à assimiler toute critique du système à une opération de désinformation. Donc à rétablir une sorte de contrôle du vrai.

Imaginaire de la peur et stratégies du déni

La tendance hypercritique se traduit par la conviction de plus en plus répandue que "la vérité est ailleurs" et que les médias et les autorités nous mentent. La croyance que les systèmes d'autorité et de communication remplissent une fonction idéologique d'ahurissement des masses n'est plus le privilège d'une poignée d'intellectuels. Au contraire, la tendance à voir désinformation et manipulation dans tout discours médiatique ou "d'en haut" est - les sondages en témoignent particulièrement en France - très démocratisée. Y compris sous la forme extrême de "théories" attribuant à des groupes dans l'ombre un pouvoir fondé sur l'ignorance et la tromperie du peuple. Certes les théories du complot, des forces obscures ou des desseins cachés ont quelques siècles. La sociologie des médias, en particulier l'école dite de Birmingham dans les années 60, nous avait depuis longtemps mis en garde contre le stéréotype d'un public passif absorbant tout ce que lui proposent les mass média et y croyant dur comme fer. Mais désormais, c'est plutôt le contraire ; la défiance envers la parole autorisée (experts, journalistes, politiques...) a connu une progression spectaculaire. Cela se traduit par le succès de thèses alternatives (qu'elles fassent appel aux Illumatis, aux sionistes, au grands capitalistes ou aux services secrets) qui donnent une apparente cohérence au réel. Des sondages dénoncent une adhésion d'une bonne part des Français aux thèses dites du complot.

Le complotisme commence bien - par le doute systématique, la volonté de confronter les faits aux intérêts des acteurs, la recherche des indices de trucage... - mais finit mal : il conclut inévitablement qu'un groupe d'hommes (voire d'extra-terrestres, pour les plus imaginatifs) dirigent le monde, ou qu'ils sont les uniques organisateurs d'événements en apparence hasardeux et contradictoire. Ceci a pour corollaire que nous serions constamment désinformés par des complices ou des naïfs.

Le complotisme commet trois péchés :
1) il surévalue le pouvoir de la volonté humaine (même celle des riches et des puissants n'est pas capable des exploits que leur prête la théorie : par exemple de truquer des attentats avec des dizaines ou des centaines de complices à l'insu de millions de gens, sauf les complotistes, bien sûr),
2) il sous-évalue la part du hasard, de l'ignorance et de la contradiction dans les affaires humaines (la friction et le brouillard, aurait dit Clausewitz) et, surtout,
3) au lieu de pratiquer la nécessaire critique d'un système, il présume, et bientôt se convainc, d'un fait imaginaire : que les manipulateurs se coordonneraient et suivraient un plan précis. Enchantés d'être parmi les rares élus à comprendre les ressorts secrets, le complotiste et sa communauté trouvent toujours plus d'indices qui confirment l'explication unique. Cela les console sans doute : ils ne sont pas dupes et si le monde va mal, ils savent au moins pourquoi.

Ce mécanisme fonctionne bien, notamment auprès de populations jeunes, qui se sont largement détournées des médias "classiques", ceux de papa. Elles sont capables de faire preuve de la plus grande méfiance à l'égard de tout ce que dit une autorité et de la plus grande réceptivité pour ce qui vient de leurs pairs et se répand sur les réseaux. Hostiles aux importants, naïves avec les égaux.


La montée du scepticisme de masse a provoqué une réaction. Sous l'étiquette de lutte contre le complotisme, la désinformation, voire la radicalisation, des services d'État ou des organismes liés à des gouvernements lancent des campagnes "anti désinformation". Cette stratégie de réfutation/dénonciation ressort à ce que l'on appelait autrefois métapropagande : présenter toute information favorable à l'autre parti ou toute critique comme fabriquée par d'habiles propagandistes. La banalisation de la méthode est significative : mobilisation américaine contre la "guerre à la vérité" que monteraient les médias russes, dénonciation par les amis d'Israël du "Pallywood" (contraction de Hollywood et Palestine, comprenez le "cinéma" que feraient les Palestiniens autour de supposées atrocités de Tsahal), mobilisation de l'Union européenne pour créer une "troll patrol" contre les faussaires en ligne, I-army ukrainienne sensée "tirer la balle de la vérité" dans le cœur des Russes dont la désinformation serait si puissante sur l'opinion occidentales.

Notre pays n'est pas en reste qui se dote de comptes Twitter de l'Élysée pour contrer les rumeurs ou celui sur le compte gouvernemental #loitravail qui se présente comme victime de désinformation et de manipulation. C'est bien entendu dans le domaine de la lutte contre le jihadisme que fleurit le discours de réfutation qu'il porte sur le contenu - démonstration de la fausseté de la propagande de Daesh par #stopjihadisme - ou sur le processus - campagne #ontemanipule - dont la fonction est de déconstruire la rhétorique complotiste/jihadiste-. Voir aussi la façon dont l'actuelle ministre de l'Éducation nationale crée des cours d'Éducation aux Médias et à l'Information "pour donner à nos élèves les moyens de se défendre contre ces armes de désinformation massive" qui menaceraient sur les réseaux sociaux (et pas sur les médias classiques ?).

De façon plus générale les élites politiques, économiques et médiatiques globalement convaincues qu'"il n'y a pas d'alternative" tendent à ranger toute critique du système dans la catégorie du complotisme, des discours de peur et de haine, ou de la tromperie menée par des dangereuses minorités (comme s'il y avait complot des complotistes). Cela ne fonctionne pas très bien : l'échec des contre-discours de déradicalisation (dans le registre "les jihadistes te mentent, écoute plutôt ce que te dit le JT ou le ministre") montre l'erreur de penser que celui qui hait vos valeurs ne peut le faire que parce qu'il n'a pas la "bonne" information ou la "bonne" perception du monde.

Quel que soit le thème, gouvernance, réchauffement climatique, Europe et euro, crise financière, immigration, mondialisation heureuse, terrorisme qui ne serait qu'un pathologie, retour de la croissance, s'affrontent deux interprétations du réel, mais deux vérités concurrentes. L'une plus ou moins dominante se sent menacée que par des délires et des imaginaires malsains (peurs, discours de haine...). L'autre repose sur la conviction que les élites nient le réel et qu'il ne faut rien croire de ce qui est "officiel". Les seconds sont persuadés que les médias occultent une situation dramatique, les premiers que tout le mal (y compris la radicalisation jihadiste) provient de mensonges en ligne et de délires.

La question de la désinformation risque ainsi de devenir un des critères de nos futurs affrontements. Paradoxe de la société qui se veut de l'information. Toutes les données et toutes les interprétations semblent disponibles. Chacun peut s'exprimer. Résultat chaque communauté de croyance se bricole une réalité et n'a plus besoin de se référer au même "monde" que ceux qu'il combat. L'arme du faux est à double tranchant : elle fait mal à celui qu'elle vise. Mais pour celui qui s'en défend par la paranoïa ou la censure méprisante (tous ceux qui ne pensent pas comme les élites sont forcément intoxiqués), c'est aussi une façon de s'en prendre à la démocratie.


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