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Désinformation et idéologie
Comme le notait un article précédent, le discours médiatique tend à assimiler la théorie du complot à une forme de désinformation : le complotimse tromperait un public surtout jeune et en ligne, et le ferait adhérer à des explications délirantes (le monde secrètement dirigé par une société occulte, par une organisation, par une poignée d'hommes, voire par des extra-terrestres). Or les choses sont un peu plus compliquées.
Les complotistes semblent jouer un rôle subversif, en faisant douter systématiquement de ce que rapportent les médias ou de ce qu'affirment les autorités. Ils postulent que nous sommes constamment victimes de manipulation et, après avoir démoli l'explication "officielle", donc la version à laquelle croit tout le monde, ils proposent une version alternative du réel. Au-delà de l'analyse du fait suspect et de beaucoup d'autres qui iraient dans le même sens, elle conclut toujours: les vrais maîtres nous trompent constamment, mais pas assez habilement pour qu'une minorité n'en prenne conscience.
Pour faire image, le complotiste se voit comme dans la caverne de Platon, face à un théâtre d'ombre où des manipulateurs nous abusent (sauf ceux qui sont courageusement sortis de la caverne et contemplent la lumière de la vérité).
- Pour mener à bien une désinformation ou une intoxication (la première s'adressant plutôt au public en général et cherchant à décrédibiliser une cible auprès de l'opinion, la seconde à des dirigeants en vue d'altérer leur décision) il faut forcément comploter un peu soi-même. Pendant la guerre froide les opérations de désinformation étaient surtout confiées à des services de renseignement, puis sont intervenus dans la décennie 90 des officines privées. Avec les réseaux sociaux, le processus s'est démocratisé, devenant à la portée de quiconque pense devoir mener un combat idéologique... Dans tous les cas, le désinformateur commence par truquer une photo, une citation, un témoignage pour suggérer, sans le dire explicitement, une fausse interprétation de la réalité. Par exemple pour amener les masses à croire que tel régime commet des crimes, possède des armes monstrueuses ou dirige dans l'ombre l'action d'institutions qui devraient être indépendantes. Mais pour accréditer et diffuser ces mensonges, il a fallu un plan stratégique, de fausses preuves travaillées sur un ordinateur, des agents qui confirment l'histoire par de faux. Le complotiste prétend faire la démarche inverse : remonter de l'apparence ou de l'opinion commune à la preuve que "la vérité est ailleurs" donc qu'il y a un plan général.
- La théorie du complot reste une théorie, c'est-à-dire une opération mentale par laquelle, partant des éléments dont dispose tout citoyen, lecture des journaux, télévision, consultation de documents publics, une intelligence qui se prétend particulièrement perspicace aboutit à une interprétation totalement inverse de la réalité. Si tout est manipulation et mise en scène, c'est pour occulter l'arrière-monde que découvre le pouvoir de l'esprit. Le complotiste reconstruit alors une seconde réalité, et cette fois, il postule des faits (les puissants se réunissent secrètement, donnent des ordres à des milliers d'agents, etc.) en s'affranchissant des critères de méfiance et de vérification qu'il appliquait dans la phase un.
- La fonction stratégique de la désinformation est d'exercer une perturbation programmée : ainsi, elle fait perdre des alliés à un gouvernement, des partisans à un leader politique ou des clients à une entreprise... La force du complotisme est de fournir un mécanisme réfutation/explication qui marche à tous les coups. Réfutation de tout ce qui est dit et qui n'est qu'apparence, explication par une intentionnalité diabolique. D'où une incroyable simplification : tout se réduit à un principe caché, probablement diabolique. Plus exactement à une volonté presque omnipotente, celle des comploteurs, faisant fonction de causalité générale. On désigne des coupables et tout devient clair.

Reste à comprendre le succès du complotisme (nourri, il est vrai, par la révélation de quelques mensonges historiques, trucages et désinformations, tout à fait avérés). On peut l'expliquer par des causes psychologiques, autour de l'idée que le complotiste est plus ou moins paranoïaque. Ou on va chercher du côté de la sociologie pour expliquer le comportement de communautés qui se constituent dans la méfiance à l'égard de toute parole institutionnelle. Il y a certainement du vrai dans tout cela. Mais dans le couple infernal désinformation/complotisme, tout nous renvoie au tiers inclus : l'idéologie. Dès qu'elle ne se contente plus de contester l'explication communément admise d'un fait (comme la chute d'un avion ou l'éclatement d'une émeute), la thèse complotiste qui atteint un certain degré d'abstraction ou de généralité remplit les fonctions d'une idéologie :
- elle offre une grille de lecture de l'Histoire mais comme traduction d'une volonté délibérée et minoritaire
- elle désigne des adversaires mais les réduit à leur fonction (ils sont puissants) ou à leur ambition (ils veulent dominer le monde)
- elle mobilise, mais sans dessiner les contours d'un État idéal ou une quelconque utopie : il s'agit uniquement de démasquer le complot et de le mettre en pleine lumière.

En ce sens, le complotisme est une idéologie au rabais : les choses sont ainsi et vont mal parce que de méchantes gens le veulent et nous trompent. Du coup, à quoi bon se mobiliser et contre quoi lutter ? Par ailleurs, le complotisme fournit une catégorie attrape-tout pour discréditer un adversaire et une cible commode : le pire danger viendrait de gens égarés par des fantasmes ou par des craintes, donc d'un manque d'information objective ou d'un trait de caractère. Si bien qu'au final des gens qui ne cessent de fulminer contre "le Système" n'en sont pas les ennemis les plus redoutables. Pour dire le moins...


Rappel
Conférence 13 avril 18h30 École militaire
INFORMATION, DÉSINFORMATION : ENJEUX ET ACTEURS D’UNE GUERRE « HYBRIDE » DANS LE CYBER-ESPACE
ASSOCIATION IHEDN REGION PARIS ILE-DE-FRANCE en partenariat avec L’INSTITUT PROSPECTIVE ET SECURITE EN EUROPE (IPSE)
vous invite le:
MERCREDI 13 AVRIL 2016
18h30 – 20h30
ECOLE MILITAIRE – Amphithéâtre DESVALLIERES
5, place Joffre, PARIS 7ème
Ouverture des portes à partir de 17H45


François-Bernard HUYGHE, Directeur de recherche à l’IRIS, enseignant à Polytechnique et au Celsa Paris IV Sorbonne. Son dernier ouvrage porte sur : La désinformation – les armes du faux (éditions Armand Colin, Paris)

Daniel VENTRE, Ingénieur d’Etudes au CNRS, Chargé de cours à Telecom Paris Tech. Il dirige la Chaire de Cybersécurité et de Cyberdéfense des Ecoles de Saint-Cyr Coetquidan. Son dernier ouvrage porte sur : Information and Warfare (éditions Wiley, Londres)

La présentation des ouvrages par leurs auteurs sera suivie d’une discussion, animée par Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), membre du Comité directeur IHEDN Région Paris Ile-de-France

Inscription obligatoire http://bit.ly/1Vf37Cr




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