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De la rhétorique à la propagande
L’État ou le souverain n’ont pas attendu que Hobbes et son
«Gouverner, c’est faire croire» pour pratiquer la chose. Dans le récit que l’autorité politique se donne à elle-même et donne à ses sujets, dans l’appareil dont elle s’entoure, il y a déjà des éléments très modernes : glorification et diabolisation.

Ainsi, en image sur les parois des temples égyptiens et par écrit dans nombre de papyrus, le pharaon Ramsès II célèbre sa victoire sur le Hittites à Qadesh (1268 avant notre ère). Le récit nous rapporte comment l’ennemi a d’abord abusé les troupes égyptiennes en feignant une retraite précipité pour, ensuite, attaquer par surprise (on note au passage que les Hittites qui emploient des espions pour intoxiquer l’adversaire connaissent les principes de la moderne déception voire de la guerre de l’information). Les troupes égyptiennes commencent à paniquer, mais Ramsès seul charge l’ennemi, galvanise ses soldats et remporte finalement une victoire historique. Les égyptologues doutent fort de cette version héroïque des choses et pensent plutôt que les Egyptiens et leurs voisins ont signé un compromis après une bataille pour le moins indécise. Mais peu importe : Ramsès II a compris les principes de la communication. Il exalte sa propre figure, se réclame du soutien des dieux, Amon en particulier, fustige la traîtrise du roi ennemi et promet la victoire aux sujets qui auront foi en pharaon. Et surtout Ramsès prend bien soin de faire reproduire l’histoire en de multiples exemplaires : le poème épique racontant sa victoire, - au demeurant un excellent texte littéraire – doit être répandu et répété. Si ce n’est pas de la propagande, cela remplit la même fonction.

Mais c’est dans le monde grec, c’est-à-dire là où il existe un espace public dont découlent nos propres conceptions, qu’apparaissent le plus nettement des phénomènes de propagande ou de pré-propagande. La cité grecque comporte plusieurs éléments favorables à son épanouissement :

- Des idéologies. La pensée grecque pose clairement le problème de déterminer quel est le meilleur régime, démocratique, aristocratique, monarchique ; elle cherche à modéliser et comparer chaque régime, voire, comme Platon, à en expliquer la succession historique. Dans chaque ville, il y a un parti plébéien, un parti des oligarques, un parti du tyran…, et souvent, il faut le reconnaître, un parti de l’étranger. Philippe de Macédoine saura en particulier subventionner ses amis du parti pacifiste qui plaident toujours de céder aux exigences du nouveau conquérant. Car il y a une propagande interne destinée à une cité et la propagande externe destinée à trouver des partisans dans les autres cités ou, du moins, a affaiblir le parti adverse.

- Une conscience historique : les Grecs se pensent en tant que Grecs, souvent face aux Barbares, , se souviennent des batailles de leurs ancêtres, du règne des tyrans ou de la période de démocratie. Par la culture écrite, par le théâtre, par les grands rassemblements comme les jeux olympiques et les Panathénées qui ont un sens politique. Aucune forme politique ne leur paraît éternelle ni naturelle.

- Une opinion. Celle-ci se forme par la discussion des égaux cherchant mutuellement à s’éclairer ou à se convaincre. Cette discussion a notamment lieu sur la place, l’agora. Si bien qu’un espace urbain, au sens géographique au cœur de la cité, se confond avec l’espace public au sens politique. Il y a espace public là où des personnes agissent en tant qu’acteurs politiques (ce qui suppose a contrario qu’il existe un espace privé où elles se conduisent en fonction de leurs goûts et intérêts particuliers). Physiquement rassemblés et symboliquement désignés (ils agissent en tant que citoyens, soucieux de la chose publique).

Dans ces conditions, il est crucial de conquérir l’opinion, de gagner des partisans. Pour cela, tyrans, oligarques et démocrates recourent aux mêmes recettes :

- Des mesures démagogiques. Tantôt, il s’agit de lois destinées à se concilier le plus grand nombre : distributions de vivres, « remise du fardeau » (annulation des dettes), confiscation et partage des biens des ennemis du peuple. Tantôt ce sont des fêtes, des spectacles gratuits pour les pauvres, des défilés et processions, comme celle où Pisistrate, rentrant à Athènes en 556, se fait accueillir par un modèle (nous dirions un mannequin) déguisée en déesse Athéna.

- Des monuments de prestige. Le pouvoir doit se donner à voir et le monument, célébrant une mémoire et adressant un message au monde, n’est pas le moyen le plus négligeable. La construction de l’Héraïon à Samos ou de l’Olympéion à Athènes n’ont pas d’autre sens. De même quand les Athéniens font sculpter sur l’Agora un groupe exaltant le meurtre du tyran (les tyranoctones) ou mettant en parallèle la bataille de Marathon avec celles de la mythologie (Persée contre les Amazones), le message politique est clair.

- Des discours. On songe ici à l’éloquence d’un Périclés, ou à celle durement acquise par l’entraînement, d’un Démosthène qui travaillait sa voix avec ascétisme . Mais ces discours sont aussi écrits. Les pièces d’Eschylle comme Les Perses ou les Euménides, celles d’Aristophane comme Les babyloniens, explicitement dirigée contre le démagogue Cléon, les dithyrambes et autres poèmes comme ceux de Thyrtée et de Simonide qui célèbrent qui une cité, qui un régime : autant d’œuvres qui ne sont pas moins politisées ou engagées que le théâtre de Brecht. L’artiste et l’intellectuel sont déjà mobilisés pour la cause.

- Enfin les Grecs pratiquent déjà des techniques que nous pourrions qualifier de récupération des mythes. Voir le clergé de Delphes réinterprétant des légendes pour y attribuer un rôle fondamental à l’Apollon de Delphes, ou dans le même registre, Pisistrate, « retrouvant » le navire de Thésée qui aurait amené l’Apollon de Délos, il le rend à cette île en grande pompe les fausses reliques pour y introduire par la même occasion des prêtres qui seront des agents d’influence athéniens. Et Alexandre se présentant au cours de ses conquêtes comme le fils des dieux locaux ne fait que systématiser cette méthode. Elle lui réussira tant que post mortem, il se trouvera dans le Coran, figuré comme al Kidr, celui qui porte une corne sur le front.

Dans cette tradition, nombre de souverains se montreront conscients de l’importance d’agir l’opinion, domestique ou extérieure qu’il s’agisse d’Auguste, de Laurent de Médicis, de Louis XIV ou de Napoléon qui disait craindre davantage quatre journaux que dix mile baïonnettes. Pour autant ils ne théorisent pas la propagande : ils constatent la nécessité d’éblouir le peuple ou d’affaiblir le camp adverse.

Mais, parallèlement s'est développée un art de propager, celui des missionnaires. Ce seront d'abord ceux de la foi, puis ceux de l'idéologie.


Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
Voir aussi le résumé de la série sur la propagande et télécharger une brochure avec anthologie de citations et bibliographie.

 La rhétorique casse encore des briques
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