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Salafistes et nihilistes
Une curieuse expérience à réaliser en un jour : lire le matin le dernier livre d'Alain Badiou sur les attentats du 13 novembre et voir le soir le film "Salafistes" de Margolin et ould Salem. Ce dernier reportage, tourné au risque de leur vie en terre jihadiste, surtout au Mali, vient de se voir interdire aux moins de dix huit ans par la ministre : elle lui reproche de donner la parole à des admirateurs de Merah, Kouachi ou Coulibaly ou à des partisans de la lapidation des femmes adultères. Bref, il aurait fallu faire le contrepoint avec un expert ou un "bon musulman" qui nous auraient parlé des valeurs de la République, de "pas d'amalgame" et du "vivre ensemble". Grâce au ciel, les réalisateurs n'on pas pas pensé qu'expliquer c'était excuser, ni qu'un prêche salafiste non sous-titré par des avertissements politiquement corrects ferait basculer des jeunes de banlieue. Et certes,le film est glaçant dans sa façon de montrer un monde où s'imposent deux critères du licite et de l'illicite pour tout et qui ne laisse plus que le choix de la soumission ou du péché, à punir pour le salut même du pécheur. Fascinante soif d'obéir et de faire obéir.

"Notre mal vient de plus loin", explique Alain Badiou qui entend éclairer les tueries du 13 novembre dans un bouquin vite publié. De plus loin ? On se doute bien que la cause première qu'il va proposer à nos malheurs est l'expansion illimitée du capital qui détruit les protections de l'État et le creusement des inégalités dans un système en une inextinguible quête de plus value. Nous ne discuterons pas ici des responsabilités de la mondialisation, mais plutôt de la façon dont Badiou explique la radicalisation, en balayant assez allègrement le pouvoir mortifère des idées, disons leur effrayante part d'autonomei.

Assumant son matérialisme jusqu'au bout, le philosophe divise l'humanité en trois classes, oligarchie (10%) de la population détenant 86% de la richesse mondiale, classe moyenne de 40% possédant 14% des ressources mondiales, l'autre moitié de l'humanité ayant les miettes ou rien. De ces rapports de classe, Badiou déduit l'existence de trois "subjectivités", pour ne pas dire de trois grandes idéologies sublimant dans le royaume des idées les réalités des intérêts, et auxquelles s'ajoute le facteur perturbateur des passions et des affects.

Il y aurait une subjectivité "occidentale", grosso modo la représentation du monde que se font les "moyens" européens comme vous et moi, plus la subjectivité du "désir d'Occident", disons celle des pauvres, des masses du Sud qui désireraient accéder à notre prospérité, plus enfin le "nihilisme" des jihadistes. Introduisant un peu de psychanalyse là où l'économie ne suffit pas, il décèle une sorte de désir renversé d'Occident. Sous la fureurs de revanche et d'auto-destruction, il s'agirait encore d'une fascination de l'Occident
Il nous vient des objections à faire à ce que les 10% dominants n'aient ni représentations idéologiques ni de passions propres (sont-ils dans la froide objectivité gestionnaire du monde, ces invisibles ?). Quant au fait que les "moyens privilégiés" vivraient dans le sentiment de leur supériorité occidentale et dans la peur de la barbarie...; il nous semble que les classes moyennes qui profitent même marginalement de la mondialisation sont beaucoup plus complexées et politiquement correctes que petit blanc ronchon et parano qu'il nous décrit. Ou alors les millions de gens qui défilaient en criant "pas d'amalgame" et "même pas peur" pensaient en réalité "salauds de pauvres" et "mort aux barbares".... C'est encore plus radical que l'interprétation de Todd.

Le véritable intérêt du livre est d'essayer de produire une théorie de la radicalisation sans recourir au mystérieux pouvoirs des idées maléfiques (relayées par du lavage de cerveau en ligne), ni à l'explication psycho-misérabiliste - des jeunes déboussolés. chômeurs ignorant l'autorité paternelle-. Badiou assimile le "nihilisme" des jiahdistes à une revanche sublimée. Leur désir d'Occident (donc si l'on comprend bien leur appétit de jouissance immédiate) n'a pas trouvé à se satisfaire (même par une activité criminelle ?) et se dissimule en son contraire. Il devient désir de détruire et de se détruire, après avoir vécu intensément voir goulument (sur ce point, quand on voit des vidéos ou les combattants étrangers en Syrie étalent Ray Ban et Pick Up, on est tenté de lui donner le point). Donc le jihadiste accepte de disparaître après avoir joui sans entrave de la violence et de la vie intense, manifesté son pouvoir sur des victimes ; il a trouvé un objet adéquat à la haine accumulée. Pouvoir un moment faire exploser tout ce qui est en lui de fort et de prédateur avec sa bande et puis partir en beauté.

L'interprétation hyper-romantique du jihadisme conduit Badiou à l'assimiler au fasciste, vu comme jeune mâle en quête de plaisirs violents, d'intensité et de destructivité. Et, si l'on réplique à Badiou que l'idéologie fasciste basée sur la terre, l'identité du peuple, le mythe historique, la volonté collective de puissance et le chef charismatique est exactement le contraire de l'universalisme égalitaire de soumission à la loi morale de qui caractérise l'Islam, il nous répliquera sans doute que le discours de légitimation ne fait qu'occulter les désirs inconscients. Quand les jeunes miliciens disaient combattre pour la France, ils se soumettaient à l'occupant étranger, quand les jihadistes disent vouloir détruire la décadence et l'impérialisme occidental, c'est qu'ils regrettent de ne pas en profiter, dit en substance Badiou.
Il est difficile de pousser plus loin que lui la logique selon laquelle nous ne sommes gouvernés que par nos appétits, la religion n'est rien, à peine un cache-misère : "je vous le dis tout de suite, la religion a toujours pu être un prétexte, une couverture rhétorique, manipulable et manipulée par des bandes fascistes". Un soupir de la créature oppressée ?

Tout à l'opposé de cette vision en terme d'intérêts et de dissimulation des désirs, le film "Salafistes" de ould Salem et Margolin. Il fait parler des intellectuels salafistes, des oulémas, des juges des tribunaux islamiste. des policiers de la vertu, mais aussi des victimes surtout au Mali ou encore des salafistes tunisiens qui vendent du matériel pour jihadistes élégants en ligne (on peut se battre en Syrie et porter des treillis branchés). Les images datant de 2012 et concernant surtout Aqmi, Mogao ou Ansar el Dine sont renforcées par quelques images de propagande de /Daesh (exécutions et opérations suicide). À noter que le documentaire se contente de montrer ce qui est (y compris des formes marginales ou symbolique de résistance aux salafistes : un vieux qui fume, une femme à visage décovert) sans la moindre voix off, ce qui lui a été assez repréoché.

Certes, le film s'appelle "Salafistes" et non jihadistes : quelques uns de ces saints hommes qui approuvent que l'on coupe la main aux voleurs se disent quiétiste.Cela veut dire qu'ils attendent le remplacement de la démocratie par la loi divine, mais sans préconiser pour cela besoin de se battre en Irak ou en Syrie. Reste pourtant que tous ces gens s'emploient d'un manière ou d'une autre à établir la charia et le califat, à punir les péchés et détruire la mécréance, et aucunne doute qu'il n'y ait pas une seule chose dont on ne puisse savoir si elle est bonne ou mauvaise en se référant au Coran. Du coup on est frappé, tout au contraire par le calme de ceuc qui s'expliquent face à la caméra et semblent déborder d'amour : ne s'agit-il pas de nous sauver ?

Si Badiou n'a pas tort en pensant en termes de ressentiment, de "bande" et de volonté narcissique, il ne peut sérieusement nous concaincre que le discours du devoir et de la légitimation est sans autre effet que de dissimuler des appétits. Ou que le contenu de la croyance est sans effet sur la pratique. Après tout, la désignation de la cible -croisés, colonialistes, mécréants- a bien été rationnalisée par quelqu'un. Le vrai mystère n'est pas que des jeunes gens soient prêts à massacrer et à se sacrifier pour exalter son image, il est que cela coïncide avec un Nous qui s'exprime si posément, nous avons presque envie de dire "gentiment, paisiblement" dans le film. Pour le dire autrement entre la thèse explicite du Moi malade (Badiou) et celle, implicite, du film, la Loi, nous n'oserons pas tenter une synthèse. Il se peut que les idées ne soient que l'habillage de nos instincts, mais toutes les idées ne sont pas égales, au moins par leur pouvoir de mobilisation et de nuisance.

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