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Vidéo de Daesh : l'exécuteur français
Exécution des "espions" : esthétisme et vengeance


Les vidéos de Daesh se succèdent et chacune apporte son propre enseignement sur le message des jihadistes en même temps qu'elle repousse les limites de ce qui est l'horreur pour nous et qui est pour eux le spectacle pédagogique de la colère divine en action. La dernière, publiée le 30 janvier, a fait du bruit parce que l'exécuteur en chef, francophone, nous y adresse un discours sans ambiguïté, tandis que la cagoule qui dissimule son visage laisse voir une longue mèche blonde, détail qui n'est certainement pas innocent. Le lecteur nous pardonnera de ne pas donner le lien vers cette ignominie. Mais la vidéo révèle bien d'autres choses.
La forme d'abord : ici il faut bien parler d'esthétisme, voire de maniérisme ou de kitch. Les codes visuels sont très importants pour les vidéastes du califat qui tentent sans cesse d'en rajouter dans le symbolique.
Ici, il s'agit d'un "genre" bien connu : l'exécution de prisonniers (en l'occurence cinq Arabes accusés d'espionnage contre l'État islamique) exécutés en tenue orange après un petit discours destiné à la fois à justifier leur peine et menacer l'ennemi (les mécréants, les hypocrites et les apostats qui désignent les occidentaux et leurs "complices" qui se prétendent musulmans).
Sans cesse, la caméra abuse du ralenti et de la répétition - culasses que l'on arme et dont le bruit rythmera tous les changements de séquence; fondus encaînés,, chute des corps - À un moment même, quand les cinq condamnés rangés en cercle dans des ruines reçoivent leur balle dans la nuque, la caméra revient en arrière pour nous permettre de revoir la chute des corps comme dans un jeu vidéo avec play back. À d'autres moment on dévoile le visage du condamné face à la caméra qu'il regarde : les hommes au visage nu sont impuissants face à leurs bourreaux masqués, le Français en treillis camouflé et des "ninjas" noirs comme le drapeau et la mort. Et pour ceux qui n'auraient pas compris le message, après que les cadavres soient tombés dans les ruines, un flash-back revient sur des bombardements alliés : on y voit des musulmans blessés et tués, la tête éclatée d'un enfant, pour que l'on sache bien à quelle horreur provoquée par la haine de l'islam vont répondre, en riposte, les condamnations des "espions et des taupes".
Car la vidéo outre la thématique de l'horreur exploite celle de la faute et de la confession. Au début, chacun des condamnés parle assis à une table dans le noir : pendant que la caméra tourne autour de lui, il avoue ses crimes et justifie ainsi par avance le sort qu'il va subir en contribuant à entretenir l'illusion d'un appareil judiciaire, et d'une légitimité de la sentence appuyée par la spectacularité du supplice.

Quant au fond, il nous est révélé par le discours de l'exécuteur chef qui s'adresse à nous dans notre langue. Ce message est simple :
- nous sommes les oppresseurs et nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous qui soutenons les politiques de nos gouvernements et persécutons depuis longtemps les vrais croyants
- nous sommes impuissants : nous avons beau multiplier les attaques, rassembler de nouveaux alliés ou envoyer des espions, nos armées sont incapables, nous sommes des "chiens égarés" qui se heurtent au bouclier de l'Islam et à la fermeté du califat bien établi. Bientôt, comme les condamnés, nous ressentirons l'"amertume" (tous ces termes répétitifs se retrouvent dans la plupart des déclarations jihadistes)
- ils appliquent la loi du talion, ils n'ont oublié aucun de nos crimes et tant que nous ne n'aurons pas appris la leçon, tant que nous ne nous serons pas tous convertis ou soumis, le combat continuera
- le sort des condamnés nous avertit du sort qui nous attend
- ce sera pire demain et ils feront mieux que le onze septembre, rien ne pourra arrêter leur vengeance
- la victoire est proche. Ici l'orateur apporte une précision supplémentaire : el Andalous sera bientôt restituée à l'Islam pour retrouver sa splendeur passée.

Un véritable genre visuel et rhétorique est en train de se développer autour du thème du ressentiment et du châtiment. Quel est notre contre-discours face à cela ? Tant que nous n'aurons pas répondu à cette question nous sommes loin d'avoir remporté la guerre du symbolique.

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