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Désinformation : un mot qui mésinforme


UN MOT QUI MESINFORME : DÉSINFORMATION

PMB — Tout se passe un peu comme si le mot désinformation était allé à sa propre école : il joue à cache-cache avec ses significations. On le croit militaire, et on le retrouve sur un plateau de télévision ; on imagine qu’il se distille dans le secret de discrètes officines et voilà que l’affaire des armes de destruction massive nous montre qu’il est un familier de la Maison Blanche. On s’y perd. François-Bernard Huyghe, que veut dire vraiment le mot « désinformation » ?

FBH — Vous avez très justement fait observer que ce mot est mal bâti et que ce « dé » privatif suivi du mot « information » crée, sinon de la désinformation, du moins de la mésinformation : il semble suggérer qu’il s’agirait d’un déficit d’information. Alors que c’est de sa véracité et de son intentionnalité qu’il est question. Mais peut-être faudrait-il commencer par se demander ce que veut dire « information »? C’est un mot très flou, auquel on peut donner trois sens principaux : il peut s’agir de l’information au sens des données, éventuellement informatiques, ou bien au sens des messages qui nous sont adressés, par exemple les nouvelles que nous donne le journal, ou encore au sens d’un contenu de connaissance qui me permets de dire : « je suis informé », « j’ai l’information », « je sais que ». En quoi pourrait donc consister une « dés-information » pour chacune de ces trois acceptions ?

D’abord le sens le plus technique : ici le concept de désinformation existe bien avec un sens très précis. Dans les domaines de la cybernétique, des sciences de la communication, on parle de la désinformation comme d’un trouble de la communication : une mauvaise réception de données. En allant un peu plus loin, Watzlavick, fait des expériences en laboratoire sur la désinformation. Paul Watzlavick, chercheur au Mental Research Institut, est considéré en France comme le chef de file de l’école de psychothérapie de Palo Alto dont les fondements sont diamétralement opposés à la psychologie traditionnelle et à la thérapie freudienne : Une logique de la communication, Seuil, 1974 ; Changements, paradoxes et psychothérapie, Seuil 1980.

Sa démarche, pragmatique, consiste à « manipuler » les patients en modifiant leur vision du monde et des autres, jusqu’à restaurer un état stable de leurs relations avec autrui et leur donner la sensation d’être guéris. Certaines écoles de commerce, y compris en France, enseignent les méthodes de Paul Watzlawick pour les appliquer aux relations commerciales et aux relations d’entreprise. Il s’agit d’étudier la réaction de cobayes, animaux ou humains, face à des expériences truquées : on propose par exemple à des sujets humains des séries de chiffres auxquelles il faut trouver un sens ; il n’y a en réalité aucun sens dans ces séries, mais si les sujets feignent d’en trouver un, et ils sont encouragés à cette fausse lecture par des récompenses. Le but est de mesurer comment le cerveau humain est capable de créer un système d’interprétation cohérent mais odélirant à partir de données arbitraires et aléatoires.

C’est un sens très intéressant de « désinformation », qui correspond bien au premier sens d’information, mais il ne vaut qu’en psychologie dans un domaine restreint. Je serais tenté d’en rapprocher certaines émissions-gag de type « Candid camera » ou « Surprise sur prises » où la victime est confrontée à des données truquées et aberrantes, le but étant de provoquer le rire à partir de sa réaction ou de son ahurissement. Par exemple en plein été une victime assise dans un restaurant voit tomber des bourrasques de neige par la vitrine et des gens rentrent avec des manteaux de fourrure comme si de rien n’était. Tout cela est truqué Ici ce sont les données de la perception qui ont été faussées pour créer une situation absurde donc drôle.

Prenons maintenant le second sens d’information, celui des « nouvelles » : la désinformation ne veut pas dire l’état dans lequel je me trouve si je suis loin de tout journal, de toute radio ou de toute télévision, mais plutôt lorsque j’absorbe des nouvelles fausses ou inexactes, et deviens le destinataire des erreurs ou des mensonges que profèrent ou que laissent proliférer les médias. Désinformation désignerait alors l’effet d’un dysfonctionnement de notre système d’information. Resterait alors à distinguer ce qui est désinformation délibérée et erreur involontaire ou encore interprétation du réel en fonction des préconceptions idéologiques par exemple. Toute nouvelle fausse ou orientée ne constitue pas de la désinformation délibérée.

Enfin, troisième acception du mot « information », au sens « contenu d’information » (sous-entendu : contenu vrai, validé), savoir : la désinformation serait ce qui ne permet pas d’avoir une connaissance de la vérité. La désinformation consisterait alors dans une sorte de contraire du savoir, une désorganisation de nos connaissances provoquée par des manipulateurs pour plonger dans le chaos, la confusion ; bref, la désinformation, ce serait ce que les militaires appellent une « manœuvre incapacitante », qui plongent l’adversaire dans le brouillard, et faussent la perception de la réalité chez celui qu’on veut affaiblir et vaincre.

PMB — Vous citez dans votre livre quelques cas d’occurrences du mot dans les dictionnaires soviétiques : par exemple, en 1972 : « informations déformées ou faussées à des fins de propagandes politiques ou militaires divulguées par les pays capitalistes pour enrayer les progrès du socialisme ». Cette présence, d’ailleurs bien plus ancienne, du mot dans le lexique russe de la période communiste, est-elle à considérer comme la preuve que le mot est d’origine soviétique ?

FBH — Oui, une des hypothèses serait que « desinformatzia » provienne du jargon de services secrets où il se référait à une manœuvre qu’il serait plus juste d’appeler « intoxication ». Ça ce n’est pas très nouveau. Pour éliminer un général ennemi redoutable, Sun Zi, le fameux stratège chinois, il y a deux mille ans, proposait le stratagème suivant : envoyez vers le camp adverse un espion particulièrement maladroit qui sera chargé, à l’intention du général ennemi dont vous voulez vous débarrasser, d’un faux message. Il dira par exemple : « nous allons te verser la somme convenue » ; votre espion maladroit sera pris et torturé, il parlera et révèlera le message ; aussitôt les ennemis exécuteront leur général qui était pourtant un parfait honnête homme et un officier de premier ordre…

PMB — Les méthodes n’ont pas beaucoup changé, si l’on se rapporte à ce que raconte Vladimir Volkoff, en 1982, dans son roman Le Montage. Je cite le passage où le personnage Pitman propose justement des définitions : « Pitman feignit d’hésiter. — Je ne vois pas d’inconvénient, après tout, à vous apprendre que nous distinguons cinq procédés permettant d’amener l’adversaire à agir comme nous le souhaitons. Premièrement la propagande blanche, qui se joue à deux, et qui consiste simplement à répéter « je suis meilleur que « des millions de fois. Deuxièmement la propagande noire, qui se joue à trois, on prête à l’adversaire des propos fictifs composés pour déplaire au tiers auquel on donne cette comédie. Puis il y a l’intoxication qui peut se jouer à deux ou à trois : là il s’agit de tromper, mais par des procédés plus subtils que le mensonge : par exemple, je ne vous donnerai pas de faux renseignements, mais je m’arrangerai pour que vous me les voliez. Ensuite, il y a la désinformation, mot que nous utilisons aussi pour désigner toutes ces méthodes. Au sens étroit, la désinformation est à l’intoxication ce que la stratégie est à la tactique (…) La cinquième méthode est secrète. (…) Si je vous les dévoilais, ce serait comme si je vous avais livré, il y a cinq ans, le secret de la bombe atomique (…) Un mot seulement : ce cinquième procédé s’appelle l’influence et les quatre autres ne sont que jeu d’enfant par comparaison. »

FBH — Oui, avec sa réputation sulfureuse d’ancien agent secret Volkoff popularise le thème de la désinformation : son roman raconte la vie d’un agent soviétique, russe blanc d’origine, infiltré à Paris. Il répand auprès des journaux français et des intellectuels des fausses nouvelles qui favorisent les desseins de l’U.R.S.S ou organise des mises en scène avec de faux dissidents. Plus subtilement, le héros de Volkoff pratique aussi l’influence qui consiste à favoriser les gens, les idées, les valeurs, les réseaux dont l’action sert objectivement ses buts, parfois en faisant appel à ces fausses nouvelles ou à ces mises en scène, mais pas nécessairement.

Mais nous restons dans la logique de la guerre froide ; or, justement, à l’époque où paraît le roman, sept ans avant la chute du mur de Berlin, le sens du mot « désinformation ». Il commence à devenir flou, à se confondre avec une critique générale des médias. On passe du sens « manœuvres soviétiques », « manip des services secrets », « intox idéologique » à l’idée plus prosaïque que les médias ne font pas correctement leur travail. Des scandales marquent l’opinion : le faux charnier de Timisoara, la fausse interview de Fidel Castro. Ce rapport aux médias est évidemment un signe des temps : même lorsque l’intoxication retrouvera son socle idéologique et militaire, elle ne sera plus dissociable de l’espace médiatique. Le mot va reprendre une connotation très forte, au moment de la première Guerre du Golfe : une période où se multiplient les opérations de désinformations, comme la nouvelle selon laquelle les Irakiens débranchaient les couveuses des bébés au Koweït. Une ravissante jeune koweïtienne prétendument infirmière et témoin des faits en témoigne, les larmes aux yeux, en direct, sur un plateau de télévision. Or cette nouvelle était non seulement une fausse, mais de surcroît mise en forme, scénarisée, fournie clefs en main aux médias occidentaux, grâce au travail d’une agence de communication spécialisée. La jeune fille n’était autre - on l’apprendra plus tard - que la fille de l’ambassadeur du Koweït, laquelle se trouvait aux Etats-Unis pendant les événements.

Comme le marketing politique nous vend des hommes politiques, des candidats aux élections, comme la pub nous vend des produits étonnants et désirables, la désinformation nous vend des informations. Quel genre ? Pour l’essentiel, des horreurs, des accusations, des abominations. La désinformation, essentiellement négative, se complait dans le domaine de la pitié et de l’indignation. Son but le plus usuel est de décrédibiliser un camp ou une cause.


FBH — La manipulation a un sens très large et peut désigner des opérations de toutes sortes, et à toute échelle. La manipulation peut être individuelle (Monsieur X se fait manipuler par mademoiselle Y pour l’amener devant le maire) aussi bien que collective voire gouvernementale (voire l’affaire des armes de destruction massive en Irak) ; disons que la manipulation se caractérise par le fait que la manœuvre passe inaperçue : manipuler quelqu’un, c’est l’amener où l’on veut, à agir comme l’on veut sans qu’il s’en aperçoive.

Pour le mot « intoxication », je crois qu’il faut lui conserver son sens technique de manœuvre montée par des services secrets : elle consiste à injecter une fausse nouvelle par une source indirecte dans un circuit qui est plutôt destiné aux décideurs. Par exemple on retourne un informateur de X pour lui faire produire un faux rapport.

FBH — Oui, c’est une intox destinée à l’opinion publique, là encore par des sources indirectes. La désinformation est quelque chose de contagieux qui doit trouver des relais pour se propager : des idiots utiles ou des gens de bonne foi, qui accueillent l’information piégée, qui l’accréditent et qui la disséminent. En ce sens, on serait assez proche de la notion de rumeur ; à ceci près qu’une désinformation colporte par nature de fausses informations tandis qu’une rumeur, au moins au départ, n’est pas forcément inexacte. Disons que la rumeur, surtout électronique, est un excellent relais de la désinformation.

D’où le concept de « désinformation économique ». De quoi s’agit-il ? Il peut devenir très rentable de répandre des bruits sur les propriétés cancérigènes du médicament que fabrique votre concurrent, ou de faire croire que les ailes de l’Airbus numéro tant, dans telles conditions à telle température, ont tendance à se détacher… et il suffit de préciser qu’il existe des études scientifiques, étouffées bien entendues par les autorités, qui prouvent que lors du dernier accident en date, etc… Même si la rumeur maligne ne prend pas, elle produit toujours un dommage minimum : ça crée du désordre et ça inquiète d’éventuels clients, ça oblige à des vérifications et il faut nommer des commissions d’experts, les carnets de commande marquent le pas, et tout cela est excellent pour le commanditaire : le temps, c’est de l’argent.

PMB — Donc : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». Mais, en dehors du bouche à oreille, quels sont les vecteurs essentiels de la calomnie aujourd’hui, si ce n’est les outils même de la communication : la presse, la radio, la télévision, Internet ? Le fait que l’usage courant étende à la notion même de « médias » le mot « désinformation » paraît assez naturel puisqu’on voit mal comment on orchestrerait une désinformation en se passant des médias ?

FBH — Indiscutablement, la désinformation a besoin des médias. Reste à savoir où sont les responsabilités. Il y a une zone grise, difficile à cerner, entre l’initiateur comploteur qui lance volontairement une opération de désinformation et celui qui l’accueille, la crédibilise, la couvre de son autorité, la relaie. Ça peut être un journaliste, ou un expert, ou un politique… Il peut s’être laissé prendre au piège de bonne foi, ou s’est laissé acheter, ou est contraint par une autorité supérieure. Mais l’initiateur et le relais peuvent aussi être très proches, par exemple lorsque la désinformation émane directement d’une structure gouvernementale : on l’a vu, aux USA et en Grande Bretagne avec la désinformation d’État sur les armes de destruction massive. On l’a vu également en Espagne, avec la tentative de désinformation sur la responsabilité d’ETA dans les attentats de Madrid.

Et ce dernier exemple prouve trois choses : que la désinformation a bien pour cible l’opinion publique, que les médias en constituent le vecteur principal, et enfin que les médias peuvent aussi en quelques instants, non seulement éventer et anéantir une opération de désinformation, mais encore en retourner la nuisance contre son initiateur. Les élections espagnoles et la défaite retentissante d’Aznar ont été très claires à ce sujet. Mais il faut reconnaître que, jointe à l’effet de choc des événements eux-mêmes, la concomitance désinformation/révélation/élection y a été pour beaucoup.

Aux USA et en Grande-Bretagne, le mensonge sur les ADM a fait long feu, tout le monde ou presque finit par admettre qu’il s’agissait d’une désinformation, mais sans que cette révélation menace réellement ses initiateurs. Si la désinformation ne réussit pas toujours (il faut qu’elle trouve un terrain favorable et corresponde à des préjugés du public) la contre-désinformation, en l’occurrence la révélation de la vérité ne réussit pas toujours non plus. Il y a toujours dans les sondages un nombre significatif d’Américains qui croient qu’il y avait des Irakiens dans les kamikazes du 11 Septembre ou que l’on a effectivement découvert des ADM en Irak.

PMB — Qu’est-ce que l’évolution des technologies de la communication, change à la désinformation ?

FBH — On ne désinforme pas de la même façon à l’ère du livre triomphant, de la télévision ou du web. Qui dit civilisation de l’image, dit preuve par l’image. La désinformation joue bien davantage sur l’immédiat, sur l’émotivité. D’où des phénomènes de désinformation presque spontanée, qui peuvent tenir, par exemple, au simple besoin journalistique de frapper l’imagination du public. Rien n’est plus facile en manipulant des images.

Prenons le cas de la première guerre du Golfe par exemple. Au cours des semaines qui ont précédé le conflit armé, de nombreux experts et journalistes répétaient hâtivement que le monde se préparait à une des plus grandes catastrophes écologiques de tous les temps parce que ces salauds d’irakiens allaient lâcher du pétrole dans la mer, mettre le feu à tous les puits ; et pour montrer à l’avance ce que ça donnerait on présentait à l’écran des montages d’archives extraites des dernières marées noires : des cormorans couverts de mazout, des nappes gigantesques de pétrole sur les côtes, la faune et la flore ravagées, … Qu’est-ce qui est délibéré dans une telle opération, qu’est-ce qui tient à l’erreur, à la simple naïveté ? Avec la toute puissance des images, nous sommes entrés dans une ère d’auto-intoxication : nous nous auto-désinformons, en nous habituant à n’accepter que les nouvelles qui vont dans le sens de nos croyances.

PMB — Le problème, c’est que les images sont ambivalentes. On peut désinformer en montrant certaines images, atroces, qui vont tétaniser l’opinion. Ou en sélectionnant : Mais il existe aussi une désinformation par omission. On sait par exemple à quel point les autorités américaines contrôlent la diffusion des images en provenance d’Irak : il a fallu une « fuite » pour que soient diffusées les images des cercueils de soldats morts en Irak. Ces pertes n’étaient pas cachées par l’administration, mais elles devaient rester abstraites : il ne fallait pas montrer matériellement les soutes d’un avion plein de cercueils acheminant chaque semaine son chargement de morts au pays. Ce qui est simplement dit ou écrit n’est qu’à moitié réel. Ce qui est vrai, c’est ce qu’on voit. La responsable de la fuite et son mari ont été licenciés.

Mais une fois ces images lancées dans les médias, il n’a fallu que quelques heures pour qu’elles fassent la une des quotidiens et des journaux télévisés. Bien plus, un site Internet a exigé de pouvoir toutes les mettre en ligne : elles ont fait immédiatement le tour de la planète. Ici, le réseau a servi à rétablir la vérité en corrigeant une désinformation par omission (une censure), mais il n’est pas difficile d’imaginer qu’il pourrait tout aussi bien servir à mettre en œuvre des opérations massives de désinformation. Les projets d’intoxication massive, à destination du grand public, ne trouvent-ils pas dans Internet, et dans ses procédures de transfert instantané de l’information, une ressource formidable pour manipuler en temps réel ?

FBH — Bien sûr, et avec d’autant plus de facilité et d’impunité que personne ne contrôle réellement la totalité du réseau et qu’il n’existe pas de moyen légal de sanctionner la fausseté d’une information dont il est difficile de retrouver le premier propagateur. Rien de plus simple donc que de répandre un bruit sur Internet : ça va très vite, ça circule partout, vous pouvez couvrir le monde en quelques heures. Mais d’un autre côté, cette inquiétante facilité possède aussi son antidote : quelle que soit l’énormité des moyens que vous mettrez en œuvre pour diffuser une rumeur sur la toile, vous produirez inévitablement une cascade de contre-rumeurs, surtout si vous cherchez à valider votre rumeur en lui donnant les apparences d’une information officielle. La réfutation peut également se répandre très vite : ce fut le cas des photos truquées du candidat J. Kerry en compagnie de Jane Fonda. L’antidote, c’est-à-dire, la démonstration qu’il s’agissait de deux photos différentes collées pas très habilement, s’est répandu par la Toile en un temps record.

D’autre part, les rumeurs qui circulent sur le réseau sont si nombreuses et si contradictoires qu’une opération de désinformation un peu sérieuse risque de passer inaperçue. Internet a aussi créé une mentalité que l’on pourrait qualifier de « conspirationniste » : une sorte de tendance naïve à croire n’importe quelle explication délirante pourvue qu’elle semble contrarier l’explication dite officielle et qu’elle se diffuse plus vite qu’elle.

Mais naturellement Internet reste un outil pour la désinformation à but économique qui travaille souvent sur des rumeurs plausibles, très nuisibles, mais peu spectaculaires. Il existe des agences spécialisées dans ce travail : c’est un métier et ça s’enseigne. Cette professionnalisation montre au passage que la désinformation s’est en grande partie détachée de son socle originaire qui était plutôt idéologique.

Il reste néanmoins encore beaucoup de travail pour les désinformateurs dans les domaines politique et militaire. Il existe des structures chargées de ce type de mission, comme le démontrent sporadiquement quelques scandales : ainsi, en 2002, le Pentagone, s’était doté d’une agence dont le but était, comme on dit dans le jargon des services secrets, de « faire du management de la perception ». L’OSI (Office of Strategic Influence) était de modifier la représentation des affaires terroristes et de la guerre de l’Irak, y compris par de fausses nouvelles. Il a fallu dissoudre cet organisme un peu trop visible. Mais la désinformation reste une des missions traditionnelles des services secrets.

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