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Réfuter et démonter la propagande 2
Tous contre-propagandistes


La critique de la propagande, qui a presque un siècle (cf. article précédent) reste longtemps à la fois simple et asymétrique. Il y a deux acteurs, l'État qui tient un discours manichéen et mobilisateur, relayé par des médias sous contrôle, et, d'autre part, l'intellectuel insolent, chercheur, journaliste ou historien, qui démonte la manœuvre. Le second n'est armé que de son cerveau et ne dispose que de quelques soutiens, intellectuels ou militants. Il peut employer deux procédés (et idéalement les combiner) :
- établir la fausseté du discours, montrer que les faits sont truqués ou occultés. Il faut donc opposer une version alternative et sincère de la réalité, s'appuyer sur des documents et témoignages. On suit grosso modo la méthode historique, pour démasquer le discours "officiel". C'est le volet "réfuter" qui renvoie à une réalité falsifiable : ils nous mentent parce que A est A et non B.
- reconstituer le procédé : analyser les techniques employées pour sidérer les masses, expliquer la stratégie de persuasion, éventuellement en dénoncer les instigateurs, complices et relais. Il s'agit de prouver dans quelle intention stratégique, suivant qu'elles recettes et à la recherche de quels effets psychiques, ont été utilisés des images qui émeuvent, des raisonnements qui convainquent et des valeurs que l'on invoque pour soumettre. Ici, il s'agit de faire comprendre à la victime comment on l'amenée à une croyance qu'elle n'aurait jamais adoptée si elle n'avait inconsciemment subi cette action délibérée. C'est le volet "déconstruction".

Ce duel -persuadeurs contre révélateurs (ces derniers dévoilant le quoi et le comment) - nourrit un courant critique toujours actif. Il y a toujours d'excellents manuels pour démontrer ces choses (comme le "petit cours d'auto-défense intellectuelle" de Baillargeon), de bonnes émissions d'auto-critique des médias sur le modèle "Arrêt sur images" ou encore de valeureuses équipes militantes qui, par exemple, révèlent les manipulations qui accompagnent chaque conflit. Si l'on a la patience d'attendre la parution d'un livre sur le sujet, si l'on sélectionne les sites traitant de manipulation et de désinformation, et surtout si l'on fait l'effort de mise à distance, il est raisonnablement permis d'espérer échapper aux pièges les plus grossiers. Quitte à être très minoritaire en des temps d'unanimité (nous pensons ici à la guerre du Kosovo en 1999), le sceptique peut se voir récompenser après coup : comme quelques millions d'autres il aura l'amère satisfaction de découvrir a posteriori l'ampleur des manipulations médiatiques qui, entretemps, auront contribué à la victoire du camp qui les pratiquait. Les deux guerres du Golfe en fournissent une assez bonne illustration.

Mais la lutte contre la propagande a pris une dimension plus complexe qui tient à des changements technologiques, liées à de nouvelles stratégies.

Sur le plan technique, difficile d'ignorer combien le Web 1 et surtout les réseaux sociaux ont bouleversé les règles.
D'abord les conditions de production : tout un chacun pouvant jouer les enquêteurs émettre et produire des messages sophistiqués, il y a concurrence de discours militants et pluralité des versions de la réalité. Mais qui dit production dit distribution : et là, l'ancien monopole étatique ne tient plus guère. Dans les années 50, les ondes radio franchissaient le Mur pour porter la bonne parole à l'Est, dans les années 90, les télévisions satellitaires faisaient prédominer un point de vue occidental, mais avec Internet, nul ne peut croire son territoire à l'abri des influences étrangères, sauf à pratiquer une clôture à grande échelle comme la Chine.
Voir la panique de nos gouvernements découvrant et la qualité technique et la diffusion en réseaux, difficile à interrompre, de la rhétorique jihadiste. D'où le cri du cœur : ils voilent leurs femmes comme au Moyen Age, ils veulent rétablir le califat et ils maîtrisent le Web 2.0 mieux que les agences de communication que nous employons à grands frais. Ce que résumait déjà un diplomate américain après le onze septembre : "Comment se fait-il qu'un type au fond d'une caverne communique mieux que le pays qui a inventé Hollywwod ?"

Mais qui dit technique dit processus : le dévoilement des trucages, l'identification des sources primaires d'images ou de textes, la comparaison des discours, le traçage de l'origine des messages sont facilités. En faisant appel à un moteur de recherches (y compris pour les photos et vidéos), en utilisant des logiciels d'analyse de l'image ou de repérage des textes paraphrasés, en vérifiant les détails les plus infimes des illustrations (météo, plaques d'immatriculation, numéros de rues...) chaque personne qui investit assez de patience dans l'exercice peut trouver des exemples de tromperies. À un degré de sophistication supérieure, on développe des techniques pour repérer les influence bots, c'est-à-dire les faux comptes en ligne qui produisent artificiellement des messages destinés à influencer l'opinion et qui ne sont même pas tenus par des êtres humain, mais par les algorithmes de "robots".

De plus, comme l'exercice est assez gratifiant, il est probable que des milliers d'internautes cherchent, comme vous, à vérifier si on leur ment, et que certains trouvent. Les décrypteurs et rétablisseurs de vérité sont plus faciles à identifier donc les versions alternatives plus aisées à découvrir.

Qui réfute quoi ?
Avec la banalisation des procédures de contrôle et de déconstruction du discours, tout le monde peut entrer en scène :
- le simple citoyen ou le groupe militant en ligne, sur le principe du "chien de garde" qui surveille les médias (watchdogs), leurs pompes et leurs œuvres. Avec un peu de jugeote et de pratique des bons logiciels, et surtout avec de la patience, il parvient assez vite à identifier des contradictions, ou au moins des orientations idéologiques dans le discours dominant
- les médias eux-mêmes qui multiplient maintenant les rubriques de fact checking désintox et autres chasses aux bobards.
- les entreprises ou plutôt les spécialistes de l'Intelligence Économique qu'elles engagent pour identifier les risques de réputation ou démonter les manœuvres de diffamation ou de déstabilisation qui pourraient les menacer
- les États eux-mêmes qui tendent de plus en plus à lancer des opérations de contre-influence et de lutte contre les rumeurs ou le conspirationnisme et la diffusion de fausses nouvelles (sans oublier les inévitables "discours de haine". L'État "correcteur des erreurs" et garant de la vérité, ce peut être Israël démontant le discours du Hamas et du Hezbollah, les États-Unis faisant de la contre-influence en Afghanistan ou la France avec ses programmes pour contrer le jihadisme. Ou encore l'OTAN ou l'UE qui prétendent contrer la propagande russe.
Nous allons donc savoir la vérité et les imposteurs seront démasqués ? Malheureusement non. À chaque acteur de contre propagande ou de réinformation correspond un risque spécifique.

Les individus ou les petits groupes peuvent céder à la tentation idéologique ou paranoïaque, voire au mécanisme du complotisme (voir partout des coïncidences suspectes, découvrir des intentions supposées, croire en une falsification générale de l'information par les comploteurs, et trouver une cause unique à tous nos malheurs : l'intention de quelques hommes). Ou au moins au prix de la crédulité numérique.
Les médias qui pourfendent notamment les inexactitudes et exagérations des politiciens ou les rumeurs que répandent leurs rivaux, les réseaux sociaux, peuvent choisir leurs victimes de façon très orientée (le fait qu'un imbécile ait dit une fausseté pour soutenir la thèse A ne prouvant ni qu'elle est fausse, ni que la thèse inverse dominante B soit vraie), et doivent souvent se référer à des chiffres fournis par des administrations pour dénoncer les rumeurs.
Les entreprises ont tendance à voir une manœuvre adverse et une manipulation chaque fois que l'on remet en cause leur version souvent lénifiante.
Quant aux administrations étatiques chargées de rétablir la vérité, ils pratiquent souvent quelque chose qui n'a rien de très nouveau sur le fond et qui s'appelle la métapropagande, le fait de vouloir démontrer que toute affirmation favorable à la partie adverse est de la propagande et que ceux qui doutent de ce que vous dites sont des naïfs abusés par l'autre ou ses complices idéologiques.

Ajoutons un dernier facteur de complexité, celui des tirs croisés :

les militants dénoncent la propagande de l'État et des médias dominants
l'État lutte contre la communication d'un autre État, notamment par ses médias internationaux
l'État lutte contre des discours qu'il qualifie d'extrémistes, censure et < a href=http://huyghe.fr/actu_1270.htm>réfute.
Les grandes compagnies du Net censurent ou réfutent des groupes militants.
etc.
Le résultat le plus clair de cet effet "mille-feuilles" (couches de vrai, de faux et de vrai falsifié qui alternent) est que chacun a de plus en plus de latitude pour bricoler sa petite bulle cognitive, son petit univers où tout confirmera qu'il a raison de croire ce qu'il croit quand il sait ce qu'il sait, pour parodier Pierre Dac.
Cela ne signifie pas nécessairement que nous soyons victimes d'une propagande, d'autant plus insidieuse que nous croyons en avoir choisi librement les sources, cela signifie que plus il y a de moyens plus l'effort pour s'arracher aux illusions demande de rigueur.


Voir Désinformation. Les armes du faux

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