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Réfuter et démonter la propagande1
Une idée qui a un siècle



Déradicalisation, contre-influence, désintox, fact-checking, petits manuels anti-manipulation, comptes officiels anti-rumeurs ou anti-propagande, émissions de décryptage des techniques de désinformation... Tant de braves gens s'emploient à nous  dévoiler les pièges mentaux qui nous menacent, à dissiper les mensonges médiatiques qui nous aveuglent, à nous mettre en garde contre le complotisme, le délire et l'extrémisme  que nous devrions être hors de danger. Nous reviendrons sur l'efficacité -ou l'innocence -de toutes ces méthodes qui fonctionnent toutes en contre, contre une supposée technique de tromperie préalable. Mais ces initiatives ont une histoire : l'idée que la science, ou au moins la bonne volonté des experts, aideraient  le peuple à se garder des falsificateurs du réel  et des manipulateurs de l'inconscient, cette idée est tout sauf neuve.

On pourrait, certes, remonter aux luttes philosophiques et rhétoriques de l'Antiquité servant à démonter les procédés trompeurs des sophistes. On se contentera plus modestement de remonter à l'entre deux guerres et à des références toujours actuelles pour l'analyse de la propagande.


L'adhésion des masses


La guerre de 14-18 a été non seulement marquée par la propagande industrialisée à un point jusque là inimaginable, mais elle a aussi été théorisée par ceux qui la pratiquaient avec succès. En particulier aux États-Unis. Les autorités ont réuni les meilleures compétences pour convaincre des millions d'Américains de la nécessité de la guerre, de la justice et de la moralité de leur combat. Des professionnels ont géré cette gigantesque entreprise de communication au sein de l'Office for Public Information, et surtout ils ont écrit après guerre pour raconter comment ils avaient fait.

Il y avaig Roger Creel, le journaliste et l’infatigable agitateur médiatique, E. Bernays, qui se présentait comme le continuateur de Freud (son oncle dans la vie) et l’inventeur des relations publiques et enfin W. Lipmann, sociologue et analyste des stéréotypes. Chacun à sa manière a théorisé le succès. Et prophétisé que la propagande serait la grande force du XX° siècle. Et tous ces gens écrivent. Dans le même esprit, J.B.Watson, le fondateur du béhaviourisme explique que sa méthode scientifique de conditionnement stimulus/réponse peut amener un être humain à se comporter de la façon désirée. Un peu plus tard et avec des références différentes (Pavlov), S. Tchakhotine, auteur d'un ouvrage au titre génial, "Le viol des foules par la propagande politique", explique les succès d'Hitler par une propagande qui agit directement sur l'inconscient et annonce qu'une propagande pour d'autres idéologies, communiste dans son cas, permettrait de diriger scientifiquement les croyances des foules et de produire l'homme nouveau.

Bref, il y a une sorte d'unanimité : par la connaissance de la communication et de l'action psychologique, les élites vont diriger les masses à leur gré..

Mis d'autres ne veulent pas de cet avenir, à commencer par le britannique lord Ponsonby qui, dès la fin de la guerre, dénonce la propagande de son propre pays et en résumé les techniques en dix lois déjà présentées sur ce site et qui sont parfaitement applicables pour analyser la guerre du Golfe, ou, aujourd'hui, le conflit en Ukraine.


Aux USA, d’autres chercheurs considèrent la propagande d’un tout autre point de vue. comme  Peter Odegard  en 1927 dans The American Public Mind. Ou Leonard Doob  qui décrit  dans Propaganda : Its Psychological Technique les techniques d’influence au quotidien, puis Frederic Lumley (The Propaganda Menace 1933). En 1937 des  social scientistsdécident de fonder l’Institutefor Propaganda Analysisjustement pour mettre en garde le public contre cette nouvelle et insidieuse menace contre la démocratie.

L’IPA s’est surtout fait connaître par son analyse des techniques de la propagande. de nombreuses versions en ont circulé et se retrouvent très facilement aujourd’hui sur Internet (par exemple sur wikipedia). En particulier la liste des méthodes favorites de la propagande. énumère de procédés dont certains s’apparentent à l’éristique (l’art d’avoir raison dans une controverse) et d’autres à la langue de bois. D’autres semblent ressortir à une psychologie appliquée assez sommaire mais efficace. Les « 7 principes » (name calling, glittering generalities, transfer, testimonial, plain folks, card stacking, and bandwagon) ont un statut de « classiques » aux USA où s’est ainsi développée une forte tradition de critique de la propagande, y compris sous sa forme commerciale. 


Pédagogies critiques


 En voici une des versions avec des exemples plus récents:

- Étiquettes péjoratives : cette technique assez évidente consiste à accoler simplement un nom à un groupe de façon à évoquer des images négatives. Il s’agit de contrôler l’aspect réel ou imaginaire de son identité que l’on évoquera du seul fait de nommer les Huns, les Boches, les Rouges, les Viets, la Réaction les Partageux... Cette technique de l’étiquette renvoie à un principe plus général : le contrôle des dénominations. Il n’est pas neutre de nommer quelqu’un anti ou altermondialiste, progressiste ou radical, fasciste ou nationaliste, cosmopolite ou populiste, libéral ou ultra-libéral, de parler d’Ordre moral ou de bonnes mœurs, de sans-papiers ou d’immigrants en situation irrégulière. Le pouvoir commence par le pouvoir de nommer. Dominer le mots usuels, c’est déjà circonscrire le débat.


- Euphémisme et dissimulation. Cette fois les dénominations sont utilisées pour occulter le caractère réel de ce dont on parle, pour le banaliser ou lui ôter ses implications les plus forte. Frappe chirurgicale sonne mieux que bombardement et « les événements d’Algérie » évoque moins la gravité de la situation que « la guerre d’Algérie ».


- Brillantes généralités et noms prestigieux. Cette fois encore, rien de très original. Il suffit d’accoler un terme évoquant le Bien, le Juste, le Beau… à ce que l’on désire promouvoir. Le « camp de la paix » ou l’opération « juste cause », l’appel à tout bout de champ à la tolérance ou à la patrie servent ainsi à capter le prestige de valeurs pour interdire la critique. Qui oserait se dire contre les Travailleurs ou l’ouverture à l’Autre ?


- Argument d’autorité : citer des personnalités prestigieuses, ou simplement s’appuyer sur « des scientifiques », « des intellectuels », les « autorités morales » voire des vedettes pour appuyer son argumentation. Sans se demander si le fait de très bien chanter ou d’être un remarquable spécialiste de la biologie moléculaire vous donne compétence pour parler réforme fiscale.


- Argument de banalité. Il consiste à rappeler que l’homme du commun pense que…, Comment aller contre le bon sens populaire ? Si Monsieur Dupont ou Mr. Smith sont de cet avis, qu’est-ce qui m’autorise à contredire les évidences auxquelles croit l’homme du commun ? Dans un film de Kaplan  Loin de la foule déchaînée, on voyait un présentateur de radio acquérir un inquiétant pouvoir de manipulation politique uniquement en se présentant comme le brave gars qui reflète ce que pensent spontanément tous ses auditeurs.


- Argument de simplicité : réduire tout à des alternatives simples, jouer sur la paresse mentale du public en lui proposant des explications faciles à reprendre à son compte et menant à des jugements de valeur. C’est souvent la stratégie du Yaka…



- Unanimisme et effet moutonnier. Cette fois, c’est le nombre des partisans d’une idée qui est évoqué pour l’appuyer. Tant de monde ne peut pas se tromper, n’est-ce pas ? Cette conviction sera d’autant plus renforcée que l’on peut voir ces foules enthousiastes ou en faire partie. De plus une idée qui a tant de partisans ne peut manquer de l’emporter ne contribue pas peu à rassurer les craintifs.


- Transfert et fausses connexions. Il s’agit d’associer la cause que l’on défend (ou inversement celle que l’on combat) avec des symboles beaucoup plus généraux positifs ou négatifs suivant le cas : drapeaux, prières, images de héros et de grands hommes, emblèmes de la Nation, références à la Science… Le but est de s’approprier le prestige d’une valeur positive ou, au contraire d’associer l’adversaire à la Barbarie, à l’Archaïsme, au Fascisme.


- L’appel à la Peur est également très commun : la nation est en péril, nous subissons une invasion invisible, la tyrannie est à nos portes, la violence monte, le pays a perdu confiance en lui. La seule solution est de voter X ou de soutenir Y. Avantage collatéral, la technique d’évocation du péril peut se combiner avec celle du Bouc Émissaire : si tout va si mal, c’est de la faute des étrangers, des capitalistes, des militaristes, des comploteurs…


Ces techniques de manipulation passent essentiellement par le contenu linguistique du message (les travaux de l’IPA ne se penchent guère sur les pouvoirs de l’image) et par la manipulation de relations affectives. D’autres techniques sont proches de la sophistique et qui, elles, jouent sur le développement du raisonnement.


- Syllogismes faussés. Il s’agit de mener à une conclusion à partir de prémisses faussées ou de retirer de fausses conclusions de prémisses vraies. Vous êtes anticommuniste, Hitler l’était aussi, donc vous êtes fasciste. Vous voulez contrôler la détention d’armes, or tous les régimes dictatoriaux ont interdit à leurs citoyens de posséder des armes, donc vous voulez établir une dictature.


- Prédictions. Il suffit de raisonner en poussant à bout une tendance constatée. En prolongeant les courbes on peut démontrer que la population carcérale sera supérieur à celui des victimes d’ici X années ou qu’en l’an Y, le nombre de couples divorcés sera supérieur à celui de la population en âge de se marier. C’est en vertu de prédictions de ce genre que l’URSS allait dépasser militairement les USA, l’augmentation du PNB ramener le temps de travail à une heure par jour, les hommes débarquer sur Mars en 1990, les réserves d’aluminium et de pétrole être épuisées avant la fin du XX° siècle…



Si les techniques décrites ne sont pas d’un raffinement théorique extrême, la grille est utilisable par le citoyen moyen auquel les bons docteurs de l’IPA recommandent de contre-mesures de bon sens sous forme de question à se poser sur les discours de propagande et ses intentions.


Ainsi Clyde Miller de l’IPA expliquait qu’il fallait éduquer les enfants dès l’école à résister à la propagande qui agit essentiellement à travers quatre leviers :



- Levier d’adhésion (virtue device) qui fait accepter une personne, une idée ou un parti comme bon en l’associant à des mots ou symboles « bons »



- Levier de rejet « poison device) qui pratique l’opération inverse avec des symboles du mal ou de valeurs détestées.



- Levier d’autorité (testimonial device) qui récupère le prestige d’un homme ou d’une institution ou la valeur exemplaire d’un cas pour faire approuver ou rejeter une idée ou un groupe.


- Levier de conformité (together device) qui fait appel au poids de la masse des partisans ou à l’appartenance à une entité supérieure, Nation, Église pour obtenir l’adhésion à des thèmes.



Cette sympathique pédagogie de la liberté, même si elle n’est pas très sophistiquée, a eu le mérite de fournir des cadres de pensée à des « activistes » au sens américain : des militants, des think tanks qui, aujourd’hui encore, continuent à jouer une utile fonction de chiens de garde des médias et de dénonciateurs des « industries du mensonge ». 


Sur le fond, ces catégories fonctionnent bien. Et pour cause : il ne serait pas très difficile de démontrer qu'elles ne font que moderniser des acquis de l'antique rhétorique ou de l'éristique grecque. Tous les cerveaux bien conformés tombent à peu près sur les mêmes constantes. 

C'est toujours vrai aujourd'hui où vous pouvez appliquer les grilles de l'IPA à l'analyse d'un débat télévisé, comme je le fais parfois avec mes étudiants : les vieilles catégories qui remontent à Aristote fonctionnent parfaitement.

Bref, on sait analyser le message. Mais il se pourrait que le problème du contrôle des masses, ou si vous préférez du contrôle des représentations, soit devenu celui du contrôle des flux d'attention, de contrôle des médias en tant que dipsositifs techniques, de contrôle des médiations. Bref des questions de vecteurs et de contenants au moins autant que de contenus. Mais ceci relève de la médiologie et nous aurons certainement l'occasion d'y revenir..

Nota : On trouvera toutes les références dans "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence"

Voir Désinformation. Les armes du faux


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