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Vous avez dit symbolique

Dans notre article précédent, nous avions souligné combien il est ambigu de dire que la déchéance de la nationalité est une mesure "symbolique". Un grand nombre de commentateurs semblent en déduire que puisque cela n'a pas d'effet en termes de sécurité (un kamikaze se fichant de perdre son passeport parmi les 70 vierges du Paradis), cela suffit à discréditer l'idée. Un effet symbolique serait donc un effet imaginaire, virtuel, publicitaire, voire comique... Or, dire cela, c'est ne rien comprendre au symbolique ; c'est le contraire : la dramatisation un peu surjouée des réactions en est la meilleure preuve.

Symbole de quoi au fait ? Pour ses partisans, la mesure redonne sens au lien national. Ceux qui s'en excluent et qui commettent le crime suprême, porter les armes contre la patrie, doivent subir un châtiment qui ne soit pas seulement pédagogique, dissuasif, terrifiant, efficace (ne serait-ce qu'en retardant la récidive le temps de la peine) ou peu importe la fonction que l'on voudra bien attribuer à une sanction pénale. L'exclusion ne sert pas à punir, elle sert à réaffirmer. Le symbole, la notion abstraite générale à la quelle on renvoie, le signifié de ce signifiant, c'est la Nation elle-même qui s'adresse en quelque sorte un message de confirmation. Elle réaffirme son caractère sacré au sens étymologique (ce qui ne peut être touché sans souiller et se souiller). Ou plutôt sa nature et le pouvoir qu'elle a de se réassurer en excluant un des siens. Si le souverain a le pouvoir d'accueillir en son sein, d'agréger dans le grand Nous qui s'appelle Patrie, le don, l'honneur et la protection qu'il confère n'ont guère de sens s'ils ne se méritent et s'ils ne peuvent être repris. Reprendre la vie a-t-on pensé pendant plusieurs siècles, punir de mort. Reprendre le passeport et les prestations sociales, osent dire aujourd'hui les plus durs.

Pour les adversaires de la déchéance, il y a bien symbole, en effet, ou plutôt symptôme. La mesure révélerait quelque chose de trouble sur l'inconscient de ceux qui la proposent, surtout s'ils se disent de gauche : la tentation de séparer les "de souche" et "de papier", donc de réintroduire la question de la filiation, le manque de sincérité lorsqu'ils proclament leur foi en l'égalité des individus, indépendamment de leur passé ou de leurs appartenances. Par ailleurs, ce serait désigner le Français par naturalisation, par le sol, comme suspect, come si son sang charriait quelque péril, ce serait le renvoyer à une Nature potentiellement perverse cachée par l'acte juridique de naturalisation. Donc attenter à leur dignité. Troisième faute symbolique : le fameux encouragement par "libération de la parole" donné à l'inconscient fascisant d'une partie de la population, comme un affaiblissement du Surmoi républicain. Donc, là aussi, il agite des eaux troubles. Nous sommes ici dans une rhétorique de l'impureté : la mesure proposée va diviser, brutaliser, faire surgir des monstres enfouis.

Un petit incident parlementaire illustre cette incompréhension. S'adressant au premier ministre, Noël Mamère a ainsi défini l'opposition entre les deux camps : "Vous nourrissez la peur plutôt que d'affirmer les valeurs démocratiques". Comme si la vie politique se résumait à l'opposition de types humains, paranos et moraux, repliés (sur leurs fantasmes, sur leur identité collective) contre ouverts à l'universel, rances versus consciences, démagogues flattant les instincts du peuple contre inébranlables gardiens des valeurs. On a longtemps dit que la différence entre droite et gauche opposait une vision optimiste ou pessimiste de la nature humaine, le désir de liberté contre celui d'égalité, ou plus simplement les intérêts et identités contre les solidarités et l'autonomie. Il semblerait désormais que ce soit l'attitude morale qui devienne le critère suprême et que le mépris des purs envers ceux qui se compromettent avec les sombres passions forme la ligne de fracture.
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