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La part de la terreur IIII
Le contre-discours : rectification et guérison


Pour les jihadistes, la terreur est porteuse de sens : elle sauve les âmes (en montrant, par exemple, le châtiment des "hypocrites" et  la colère divine) et elle délivre un message aux puissances adverses. Ainsi, dans le dernier numéro (le 7) de Dar al Islam,  revue francophone de l'État islamique, sous le titre "la France à genoux", les photos du massacre sont présentées comme  preuve de  notre humiliation. Nous en portons la  double responsabilité aux yeux des jihadistes 1) nous les avons attaqués les premiers (dès le 19 septembre 2014) 2) Paris est "la capitale des abominations et des perversions. 
Pour ceux qui n'auraient pas compris, il est précisé que jihad se poursuivra jusqu'au dernier jour, avec quatre épées, une contre les Arabes traîtres et idôlatres (les associateurs), une contre les gens du livre qui ne se convertissent pas, une contre les hypocrites et les mécréants et la dernière contre les rebelles qui se souléveraient contre le califat. À vérité absolue, hostilité absolue : leur logique est démente mais claire.
La notre l'est-elle autant ? Face au message de terreur, outre la rétorsion qui consiste à les bombarder encore plus, nous semblons développer une double réponse.

Dénégation

La première est celle de la dénégation. Au discours jihadiste, nous opposons un contre-discours de réfutation. Il nourrit tout l'effort de déradicalisation et de contre-influence encouragé par les autorités occidentales.
- Nous réfutons d'abord leurs affirmations, donc des faits.  Telle est, par exemple, la stratégie des vidéos de type "Think again, Turn away" ou "#stopjihadisme" qui sont sensées révéler aux candidats au jihad que "là-bas", les choses ne se passent pas du tout comme leur raconte la propagande en ligne : la guerre est atroce,  ils risquent de mourrir et d'avoir à tuer des gens. Pense-t-on sérieusement, qu'ils vont s'écrier "Ah, bon sang, mais bien sûr" et abandonner leurs sinistres projets ?
- Nous réfutons ensuite l'autorité au nom de laquelle ils parlent. Ce qui est déjà une meilleure idée si elle est appliquée par des gens compétents, par exemple des religieux qui diront que ceci n'est pas conforme au Coran. Ce l'est beaucoup moins quand un ministre de l'intérieur cravaté et laïque explique que "Cela n'a rien à voir avec l'Islam". Les fatwas de la place Beauveau impressionnent peu.
- Nous réfutons la représentativité de la parole jihadiste, ce qui est une variante de la figure précédente. C'est la stratégie "Not in my name" ou "Eux, ce n'est pas moi" : des vidéos où de jeunes musulmans se dissocient des déclarations les plus extrémistes ou des actes les plus violents des islamistes. Un tel message semble surtout destiné à la bonne conscience occidentale, ravie de trouver des raisons de ne pas faire l'amalgame, mais guère aux candidats jihadistes. Comme ils sont convaincus que la plupart des musulmans occidentaux  sont des collaborateurs qui passent leur temps à s'excuser et à s'intégrer, la probabilité qu'ils prennent conscience de leur errance et de leur solitude semble faible. L'auteur serait très heureux de se tromper.
- Nous réfutons enfin l'efficacité de leur message : ils ne nous feraient "même pas peur", nous serions bien décidés à vivre comme avant, à être encore plus attachés à nos valeurs républicaines, à vivre ensemble, etc. Notre volonté de persister dans l'être - continuer à aller faire la fête pour fair d la résistance, en somme- les découragerait. 

Ces stratégies de dénégation visent, au final, à nier la dimension religieuse (par l'argument que ce ne serait pas une religion "authentique") voire politique du jihad (l'État islamique, ne serait pas un véritable État, on ne pourrait lui faire la guerre au sens classique, son projet reléverait de la démence)...

Correction

La seconde partie de la réponse consiste à ramener à la normale, à remplacer en quelque sorte le logiciel défaillant, pour amener le jihadiste un moment égaré à se comporter en humain normal, donc favorable au pluralisme démocratique, au libéralisme, à la tolérance et au dialogue... Bref  à notre universalisme (sans comprendre qu'eux-mêmes ne veulent nullement "exclure", mais se réclament d'un autre universalisme d'origine divine). On procédera alors en déradicalisant, ce qui équivaut à reconvertir à une supposée normale. À réhabiliter ou à resocialiser, l'important étant ici le préfixe qui indique que l'on retournerait à la situation heureuse dont on avait dévié par accident.
Cette stratégie s'articule toujours peu ou prou autour de trois dimensions.
Psychologique : le jihadiste souffrirait d'un frustration ou d'un traumatisme. Le traitement reléverait sinon de la médecine, du moins de l'écoute et de la réintégration.  Affaire de relations humaines et de bienveillance..
Sociologique : les sources du problème seraient l'exclusion, le chômage, la marginalisation : inversons la courbe, remplissons les promesses de nos sociétés libérales et solidaires et tout retournera à la normale.
Rhétorique : ces malheureux ont été persuadés par la propagande  désirformante véhiculée par  les réseaux sociaux, rétablissons la bonne communication, ramenons les vers les bons écrans et ils ne manqueront pas de revenir à une interprétation correcte de la réalité, ils adhéreront à nouveau à nos valeurs. La radicalisation conçue comme la conversion à une idéologie violente est traitée comme un phénomène déviant, au même titre que le crime, la drogue ou l'engagement sectaire, dont on pourrait se guérir par des soins appropriés.

Il est possible que les méthodes  qui précèdent -surveiller et guérir- aient  une efficacité marginale, mais elles souffrent surtout  d'être dans une position purement réactive et non attractive. Le contre-discours n'affirme pas grand chose sinon qu'il faudrait revenir à l'état d'avant. Il ne promet que la même chose en mieux, avec plus d'humanité. Il ne s'affirme né dans le registre de la promesse, ni dans celui de la mobilisation. C'est peut-être son irrémédiable défaut.

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