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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Combattants étrangers et jihad
L'affaire de la déchéance de nationalité ou les annonces récurrentes sur la mort de jihadistes français en Syrie renvoient à une nouvelle configuration :
- des Français s'exilent et vont combattre au service d'un califat universel ;
- la France ou ses alliés tentent de les tuer en les bombardant (et en tout cas, ils s'en vantent lorsqu'ils y réussissent), et ce au nom de la légitime défense
- des Français se conduisent sur le sol national comme une force ennemie, estimant qu'ils ont le droit ou le devoir de tuer de simples passants au même titre qu'un soldat tue son ennemi
- les terroristes nationaux formés en Syrie ou les combattants expatriés continuant à coorodonner les "soldats" en France montrent que la lutte sur les deux territoires le leur et le notre, est indissociable
- dans tous les cas, il faut traiter le retour de ceux que l'on appelle "foreign fighters" en jargon international : soit des gens aguerris qui reviendront poursuivre le combat sur le sol national, soit des jiahdistes plus ou moins dégoûtés de ce qu'ils auront vu, plus ou moins décidés à revenir à une vie "normale" et présumés récupérables.

Chaque cas pose la question du degré de rétorsion à employer : de l'assassinat ciblé de leaders "à la Obama" au centre de déradicalisation pratiquant une resocialisation en douceur, de l'hypothèse de nos soldats affrontant des concitoyens les armes à la main à celle de l'expulsion de Français de la communauté nationale autorisée par la constitution.

La guerre des autres

La présence de combattants volontaires dans un conflit armé sans être citoyens des États belligérants, n’est pas neuve.
Sans remonter aux volontaires huguenots et jacobites du XVIIe siècle, aux étrangers venus soutenir la Révolution française ou à la guerre d'Indépendance américaine, dès le XIXe siècle, des étrangers combattirent sur une terre qui n'était pas la leur, souvent pour des idées généreuses, le plus illustre étant lord Byron. Ni mercenaires (qui servent pour la solde et qui traversent l'Histoire depuis au moins Xénophon), envoyés par leur gouvernement, ces exilés se réclament d'un système de valeurs et de la solidarité avec un peuple qu’ils défendent.
Ils rejoignent une force orgnisée et s'efforcent souvent de se conduire comme de “vrais soldats”. Quitte à se voir rattachés à une "vraie armée" après coup. Ainsi, la Brigade des Tigres volants combattant pour Tchang Kaï-Chek, à titre "privé", avant d'être intégrée à l'US Air Force.
Les motivations des "combattants étrangers" ont longtemps répondu à deux logiques :
Soit ils choisissent un camp en raison d'une solidarité religieuse ou ethnique (ce sont des "frères" dont la victoire aidera servira d'exemple), dans le cadre d’une guerre civile à objectif limité ;
Soit ils se réclament de motifs universels politiques (aider tous les républicains, tous les opprimés...). Leurs actes répondent à une vision de l’Histoire.
Pour des convictions opposés, identitaires ou internationalistes, des Français, se sont ainsi retrouvés dans les deux camps durant la guerre d'Espagne ou la Seconde guerre mondiale, plus tard au Liban, en Yougoslavie, ou ailleurs. La présence d'expatriés en armes de toutes nationalités serait avérée dans 70 des 331 dernières guerres civiles suivant une étude de David Malet, même si leur rôle peut être très marginal.

Durant la décolonisation, puis pendant les « années de plomb » (les décennies 70-80 de l’activisme violent), se développe un phénomène différent. Des anti-impérialistes se mettent au service d'un mouvement (front de libération d’une colonie, cause palestinienne...), mais ils ne vont pas obligatoirement rejoindre les guérillas ou partisans sur place, mais coopérant et prennent le risque d’être considérés comme des traîtres et des « porteurs de valises ».
Avec la Rote Armee Fraktion, Action Directe, les Cellules communistes combattantes belges, des groupes italiens, etc., des activistes se définissent comme un « front politico-militaire », pratiquant la « résistance armée » ou la « guérilla urbaine » en Europe. Ils mènent des opérations terroristes en commun, un groupe venant souvent aider les camarades de l’autre côté de la frontière.
Les années 70 à 90 sont aussi celles où des groupes internationaux comme celui de Illich Ramirez, "Carlos", réalisent des actions internationales, pour des causes amies, voire pour des services secrets qui leur donnent des instructions.
La diversité des motivations et des modes d’action pose des questions de qualification, politique ou juridique : qui considérer comme un volontaire participant d'une force multinationale ? Un résistant ? Un freedom fighter ? Un partisan menant une action transfrontalière ? Le membre d'une diaspora qui a rejoint ses frères ? Un mercenaire ? Un agent de l'étranger ? Un terroriste international ?
Les combattants étrangers se définissent surtout par ce qu’ils ne sont pas : ils n’ont pas la citoyenneté des parties, ni ne sont affiliés aux forces armées en présence. Aucun n’est théoriquement motivé par la solde comme l’est un mercenaire. Ils ont pris la décision, normalement réservée à l'État, de désigner l'ennemi de leur propre chef et de pratiquer une guerre juste à leurs yeux.
Un combattant étranger participe parfois à une guerre entre armées régulières, mais plus souvent à une insurrection ou une guerre civile. Il peut donc être amené à considérer que sa propre patrie est dans le mauvais camp, et à s'engager dans une guerre de partisans de type guérilla ou dans des opérations terroriste contre elle.

Même s'il y a porosité entre les formes de lutte (terrorisme et guérilla), elles restent en principe distinctes. D’un côté le terrorisme se manifeste par des attentats commis par des gens qui se dissimulent et visent des cibles symboliques, voire de simples civils pour faire passer un message politique ; de l’autre, la guérilla ou guerre insurrectionnelle, pratiquée par des groupes permanents non étatiques, mais souvent en uniforme, sur un territoire qu'ils tentent de conquérir/libérer.

Combattants et territoires

Or cette division des types de conflits - guerre, guerre civile, terrorisme – à l’occasion desquels des volontaires étrangers rejoignent des conflits internationaux, transfrontaliers, locaux est remise en cause.

Il se pourrait, certes, que les phénomènes connus il y a vingt ou trente ans se reproduisent : statistiquement les actes terroristes séparatistes sont les plus nombreux en Europe (mais pas les plus sanglants) ; un terrorisme d'extrême-gauche subsiste. Il n’est pas inimaginable que des Français s’impliquent demain dans des violences séparatistes, identitaires ou internationalistes hors frontières comme en Ukraine de la même façon que l'on s’engageait au XXe siècle dans la guérilla en Bolivie ou au XIXe aux côtés des mêmes garibaldiens.
Mais nous savons bien que la nouveauté la plus préoccupante ne vient pas de là, mais du projet d'un jihad planétaire considéré par ses promoteurs (cf. le dernier discours d'al Baghdadi, comme une sorte d'affrontement final entre forces soumises ou hostiles à Dieu).

Désormais la figure du foreign fighter s’incarne dans le jihadiste, notamment en Irak et en Syrie. Il dit accomplir un double devoir :
vivre dans un pays où est appliquée la loi islamiste, le califat récemment proclamé et où les vrais croyants seront à l’abri de l’impureté occidentale (hijrah)
pratiquer le jihad dit défensif, donc obligatoire pour les musulmans authentiques.

On sait l’extrême diversité d’origine des « combattants étrangers ». Selon un rapport des Nations Unies présenté en avril 2015, plus de 25 000 auraient rejoint en Syrie, en Irak et en Libye l’Etat Islamique, alias Daesh ou Islamic State in Syria et Iraq ou Al-Qaïda et proviendraient d’une centaine de pays, dont le fameux millier de Français.

La menace se présente sous une triple forme :
Une guerre, au départ insurrectionnelle, devenue conquête territoriale aux dépens d’États affaiblis (Irak, Syrie).
Une guerre civile, visant à miner les capacités de résistance des gouvernements pour tenter de s’assurer des sanctuaires dans des États faillis (Libye, Nigéria, Somalie, Yémen) ou perdant leur autorité (Afghanistan, Pakistan, Tunisie, Mauritanie, Philippines, Indonésie, Égypte, …) ;
Des opérations hors de ces zones d’actions directes, destinées à terroriser les populations et affaiblir les gouvernements. Une des dernières est, évidemment, le massacre du 13 novembre.

Ces paramètres renvoient à un fond historique : combattants antisoviétiques d’Afghanistan des années 80, actions terroristes anti-occidentales après la chute de l’URSS, groupes internationaux se réclamant d’Al Qaïda en Afghanistan et en Irak, mais aussi dans d’autres pays musulmans ou occidentaux, puis l’État islamique avec son étonnante attractivité... Tant et si bien qu’il y a des foreign fightersendurcis par vingt ans d’expérience, voire plus, à côté de « jeunes » venus de France en Syrie.
En outre le péril semble être présent partout : il arrive que le frère d'arme se retourne contre le soldat comme cela s'est produit en Afghanistan et même sur le territoire américain (comme à fort Hood). Ou encore qu’un civil attaque un militaire dans la rue au pistolet ou au couteau.

Selon les jihadistes, il y a des terres de jihad, historiquement d'Islam où les vrais croyants sont opprimés et où il est du devoir de leurs frères de les défendre, conformément à la volonté divine. À l'époque où prédominait al-Qaïda, l'organisation débattait sur la priorité d'attaquer l'ennemi "proche" ou "lointain" (comme les États-Unis). Avec l'État Islamique, il est surtout question de créer, ici et maintenant, sur les terres même où le califat a connu sa première concrétisation historique (pays de Cham) un socle territorial à partir duquel partir à la conquête du monde et des âmes.
Ce pays de "pureté" où s'applique la charia renoue en effet le fil historique avec le califat abbasside de Bagdad au XIIIe siècle. Il exerce une incroyable attraction sur ceux qui veulent y faire l'hijra, émigrer vers les terres où ils pourront vivre leur foi. Dans tous les cas, les États-Nations, voués à disparaître, n'ont aucune légitimité face à l'Oumma qui se confondra demain avec l'humanité. Ce qui invalide toute distinction entre nationaux, forces régulières et irrégulières, terrorisme et guerre, etc.
Cette réduction binaire à un "Nous" et un "Eux" fait de l'engagement dans la guerre sainte théologiquement obligatoire. Historiquement, les mouvements terroristes tendent à se présenter comme la fraction la plus consciente du peuple, du prolétariat ou des opprimés, luttant pas les armes en attendant que les masses qu'ils représentent les rejoignent en une vraie guerre insurrectionnelle ou une vraie révolution. Dans la logique universaliste de l'État Islamique, tout humain a vocation à se convertir et à rejoindre les combattants. Le distinguo entre terrorisme, guerre civile et guerre internationale n’a guère de sens pour eux, et moins encore celle d’être citoyen d’un pays laïc où il faudrait obéir aux lois émanant de la volonté nationale.
Rejetant le cadre d'un État de droit, avec ses normes internationales, ses alliances, etc., avec sa géographie découpée en zones de conflit et zones sûres, et sa temporalité rythmée par les périodes de guerre et de paix, le jihadiste fusionne les trois formes de guerre classique, de guerre civile ou de terrorisme en un seul djihad, sans perspective de négociation ou de transformation en force politique "classique" (comme ce fut le cas de nombre de mouvements terroristes qui ont fini par se convertir aux compromis et adopter des objectifs politiques).

Désarmer, déradicaliser

En riposte, sont apparus des programmes internationaux, étatiques, ou "de la société civile", sensés déceler, prévenir, affaiblir cet extrémisme violent (CVE, Countering Violent Extremism, l’expression est déjà apparue sous la présidence de G.W. Bush), voire pour dé-radicaliser. Ainsi, STRIVE (Strengthening Resilience to Violence and Extremism) ou GCERE (Global Community Engagement and Resilience Fund) pour l'Union européenne.
L’ONU s’est aussi emparée du sujet et a voté la résolution 2178, le 24 septembre 2014, constatant l’ampleur du phénomène et demandant à tous les États de prendre les mesures pour le combattre. Certes! Sans oublier les réponses nationales des pays européens, où chacun fait son dosage entre la surveillance et la répression ou des stratégies de dé-radicalisation, elels-mêmes fort variables. La radicalisation se définissant elle-même par une dérive croissante par rapport aux valeurs démocratiques et par une légitimation idéologique voire sectaire de la violence, on compte sur une sorte de resocialisation pour lutter sur le plan des valeurs et croyances. Pour prendre un exemple, le rapport du Sénat, du 1er avril 2015, sur les filières djihadistes s’inscrit dans cette logique.

Nous progresserions sans doute si nous cessions de penser uniquement en termes de "nos valeurs" et si nous commencions à envisager leur logique à eux. On s'est autrefois moqué de G.W. Bush qui nommait ses adversaires jihadistes dans la guerre à la Terreur les "freedom haters", littéralement ceux qui haïssent la liberté, mais avons-nous beaucoup progressé depuis ?
Dans l'analyse de leurs motivations, nous tendons toujours plus ou moins à privilégier une idée de dérive ou de ressentiment et nous finissons par transformer l'acte terroriste en hommage indirect à l'excellence de notre système.
Ainsi lors des attentats de janvier 2015, la plupart des explications tournaient autour de la notion de liberté d'expression que les terroristes auraient voulu écraser. Les défilés du 11 janvier étaient destinés à montrer notre "résistance" : nous resterions indéfectiblement attachés à ces valeurs, nous ne tomberions pas dans le piège de la haine et de la division. Or les déclarations des attaquants - de Kouachy en tout cas qui a eu le temps d'être le plus bavard- renvoyaient à l'offense faite au prophète, à l'interdiction du voile et à notre politique étrangère.
De la même façon, après le 13 novembre, autour de la bizarre notion de "génération Bataclan" (on notera à quelle vitesse elle succède à la génération Charlie), se construit un discours sur la façon dont "ils" auraient voulu s'en prendre à la jeunesse, au rock ou à la liberté de prendre un verre en terrasse un vendredi soir, bref à tous les symboles de l'hédonisme décontracté et de la vie des classes centre-urbaines. Or les tireurs du Bataclan hurlaient qu'ils nous punissaient à cause des bombardements décidés par Hollande. Et leur revue disent que la France "porte la bannière de la croix en Europe", ce qui, on le conçoit, est difficile à admettre pour un bon laïcard. Bref, ils nous frappaient parce que dans leur esprit les victimes ce sont eux et leurs frères musulmans. Affaire de rétorsion et de talion, réponse à un tort préalable.
Virilité héroïque fantasmée, utopisme (le califat seule terre soumise à la volonté de Dieu et exempte des iniquités), refus de la mécréance, logique de la vengeance... : leur système de métacroyances, les croyances qui déterminent le légitimité des croyances, se laisse mal réduire à nos grilles d'explication en termes de frustration ou de désocialisation.

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