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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
La part de la terreur II
Liturgies mortelles du jihad

Que les jihadistes, en particulier l'État Islamique, recourent au spectacle de la terreur encore plus que les groupes terroristes qui les ont précédés, c'est une évidence. Nous avons tous vu - et pas seulement grâce à Marine Le Pen - de ces images d'exécutions soigneusement mises en scène.
Pas plus que les prêches filmés, et les vidéos "martiales" de mouhadjidines défilant et s'entraînant, les vidéos de prisonniers ou d'otages suppliciées ne sont pas neuves. N'oublions pas, par exemple que les jihadistes tchétchènes filmait des décapitations pour leur propagande avant 2001. Dans un style différent, les vidéos de martyres (où un kamikaze raconte pourquoi il va se faire sauter, et où la "production" ajoute chaque fois qu'elle le peut des images de l'attentat lui-même) ont été inventées il y a des années par le Hezbollah. On peut donc parler d'un genre visuel du spectacle d'horreur destiné à frapper de crainte les mécréants et à réjouir le cœur des croyants qui voient la punition qui attend leurs ennemis.
Les vidéos les plus récentes semblent répondre à une double nécessité :
⁃ l'esthétisation croissante : scènes soigneusement filmées, avec des plans très épurés et symétriques, une symbolique facile à comprendre (tenues noires, tenues orange, condamnés alignés, sable et ciel, parfois un décor d'amphithéâtre ou de ville, sinon un fond vide...), un montage sophistiqué et une évidente attirance pour les détails macabres comme les têtes qui roulent ou les fosses déjà creusées pour accueillir les suppliciés. On sait que les médias occidentaux tendent à instaurer des interdits sur ce qu'il est permis de voir et à flouter lesdits détails (ce que les jihadistes savent parfaitement, notre incapacité à regarder l'horreur intégralement ne faisant que nourrir leur mépris à notre égard et accroissant peut-être l'attractivité des images prohibées).
⁃ la variété des supplices : décapitation, bûcher, noyade, chute depuis un immeuble de plusieurs étages, corps déchiquetés derrière un véhicule... À une sorte d'escalade visuelle qui reculerait les limites de l'insupportable, s'ajoute la spécificité des peines. On ne punit pas de la même façon un soldat ennemi, un Yézidi, un pilote jordanien, un homosexuel. Nous sommes prêts à parier qu'il y a de longs débats théologiques ou juridiques sur la façon la plus adéquate de châtier des gens qui sont à leurs yeux des coupables destinés à subir la punition des hommes avant celle de Dieu. Même la façon de mourir est codée.

Tout ceci, dans l'esprit des jihadistes est destiné à répondre à une violence préalable (la notre à nous Juifs et Croisés, takfirs et "associateurs" qui persécutons l'Oumma), à nous paralyser de peur, préalable aux châtiments que nous réserve le ciel. Les fonctions stratégiques de cette peur que nous décrivions dans un article précédent se retrouvent ici exacerbées. C'est bien la logique d'un affrontement asymétrique. Il l'est d'autant plus que notre code d'interprétation est inversé. Nous, Occidentaux, cherchons à réaliser des guerres - pardon des conflits armés - les plus techniques possibles, faisant le moins possible appel à l'agressivité du combattant, ou du moins, montrant le moins de morts, euphémisant la violence ("dommages collatéraux", frappes "ciblées" et compagnie), affirmant que nous ne faisons cela que par nécessité et sans éprouver la moindre haine pour les adversaires (des criminels que nous serions bien obligés d'arrêter), minimisant nos pertes et surtout leur visibilité, etc. En face on désire au contraire que l'horreur de la mort et le paroxysme de l'hostilité soient toujours plus visibles .

Il nous semble que s'ajoutent d'autres éléments spécifiques au jihadisme, un symbolisme au-delà de la nécessité stratégique d'agir sur la psychologie.

La terreur de l'État islamique est d'abord territorialisée (ce qui était beaucoup moins évident pour la Qaïda qui n'avait que des bases provisoires pour frapper un ennemi dit "lointain" dans le cadre d'un jihad planétaire).
Il y a la terre du califat, terre où il est du devoir de chaque bon musulman d'aller faire la hijrah pour pouvoir enfin vivre protégé de toute impureté. Sur cette terre, on applique une loi terrible, mais une loi divine. On martyrise les corps pour sauver les âmes : cette effroyable justice sans se réclame d'une interprétation juste du Coran ; elle est destinée à durer aussi longtemps que les hommes se détourneront de Dieu. Montrer ces morts, c'est illustrer la colère de Dieu pour convertir à la vraie foi. Et le califat étant destiné à durer (c'est même un de ses slogans et un de ses arguments les plus attractifs) cette terreur contre le méchants, mécréants, incroyants et criminels se perpétuera.
Et puis, il y a ceux qui frappent chez nous, que nous nommons terroristes et criminels, tandis que l'État islamique les considère comme des soldats inspirés par Allah. Leur opérations sont des opérations militaires destinées sinon à conquérir de nouvelles terres, du moins à décourager les gouvernements occidentaux de continuer à persécuter les musulmans. Leur action se veut de rétorsion.
La violence exercée sur le "criminel" qui doit expier exemplairement et sur l'ennemi qui doit être défait militairement correspondent à des catégories différentes.

Enfin et surtout la terreur de l'État Islamique est une terreur liturgique (au sens étymologique des cérémonies, rites et autres actions codifiées "accomplies par le peuple", et sensées plaire aux dieux). En procédant d'une manière solennelle et conventionnelle, les bourreaux expriment un ordre divin ; ils célèbrent et signifient à la fois. Plus il y a d'ostentation dans la violence, plus elle remplit son rôle apologétique qui est d'exalter la vraie foi. L'horreur se veut ici religieuse en ce qu'elle relie le spectacle des corps mutilés et dépecés aux réalités sublimes. Du reste, les vidéos "barbares" de supplices ne sont qu'une partie de la production jihadiste à côté des images "exaltantes" de proclamations, de prêches des hommes de religion, de témoignage des jihadistes sur la vie juste qu'ils mènent désormais, et autres messages "positifs".

C'est évidemment tout un arrière plan que nous avons du mal à comprendre, nous qui tendons à rabattre l'escalade de l'horreur sur l'anomalie psychique, la manipulation, la frustration sociale, etc. mais surtout pas sur sur fond religieux ou sa logique politique.
C'est peut-être cela, le problème : eux saisissent notre logique.
À SUIVRE

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