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Algorithmes et pouvoir
Les algorithmes sont au cœur de nos sociétés informatisées et en réseaux. Un algorithme consiste en une série d'instructions en vue d'un résultat, autrement dit ce sont des informations efficientes qui agissent sur l'information brute. Un logiciel ou une application sont, en ce sens, bourrés d'algorithmes sensés effectuer des tâches de plus en plus rapides, complexes et efficaces. Couplés aux Big Data, c'est-à-dire à la somme astronomique de données que produisent à chaque instant les activités humaines et qu'enregistrent et médiatisent d'innombrables calculateurs informatiques, les algorithmes deviennent une source de pouvoir. Y compris du pouvoir politique. Tel est le thème du livre très éclairant de Dominique Cardon "À quoi rêvent les algorithmes ?" (La République des lettres, Seuil).
Nous sommes souvent tentés de nous dire que puisque tout ce que nous faisons et savons est enregistré, le risque est qu'un quelconque Big Brother sache tout et contrôle tout. Ce qui est simplificateur. Car, le pouvoir des algorithmes n'est pas (ou pas uniquement) celui de surveiller, moins encore de punir, il est celui de fournir un instrument de prédiction et de contrôle adaptés à une société individualiste qui nous appelle à chaque moment à être différents et à réaliser notre désir.
Les algorithmes tendent d'une part à nous connaître mieux que nous mêmes donc à anticiper ce que nous voudrons faire, consommer, savoir... Cela leur permet d'épargner de multiples choix, et de proposer de nouvelles solutions adaptées à notre personnalité, réduite - il est vrai- à des choix marchands ou à des modes de vie, calculables et rentabilisables. D'autre part, les algorithmes nous jugent sans cesse, en ce sens qu'ils évaluent les traces que nous laissons. Ceci en termes d'attention que nous attirons. de risque que nous présentons, etc.
D. Cardon rappelle avec raison que les algorithmes nous "calculent" de diverses façons. Notre présence en ligne se mesure en termes de popularité (avons-nous beaucoup de visites p.e. ?), en termes d'autorité. (beaucoup de liens vers nous ? beaucoup de références ?), de réputation (des "amis", des "like", des "followers" ? des déclarations d'internautes reflétant des affinités ?) et enfin en termes de prédiction (en comparant nos traces à de très nombreuses autres et en corrélant, l'algorithme "apprend" ce que nous allons faire que ce soit pour nous faire une proposition commerciale ou technique adaptée ou pour anticiper des comportements collectifs probables résultant de multitudes de choix personnels bien plus précisément que les "vieilles" statistiques).
Ceci en synergie avec la capacité de traiter des Big Data, c'est-à dire non seulement de mesurer des données jusque là dispersées et non exploitées à une échelle jusque là inconnue, mais aussi de déduire le futur du passé (nos envies de demain sur la base de nos traces d'hier). Cette opération se pratique sans même avoir à passer par la case explication rationnelle : il suffit de savoir que ceci advient très probablement après cela, quelle que soit la variété des choix, les changements, la variété des contextes, etc.
Plus finement, les données traitées se divisent en signaux explicites, des messages et expressions qui ont été émis pour être compris comme le choix d'un statut Facebook et implicites, les traces que nous avons laissées en cliquant, visitant, etc, sans intention de signifier quelque chose mais qui nous trahissent d'une certaine manière. Car notre fiabilité comme client, assuré ou autre fait que nous sommes sans cesse notés individuellement pour être collectivement rentabilisés.
Comme le fait remarquer Cardon, ce système en principe basé sur l'évolution constante et sur la diversification des choix libérés des appartenances traditionnelles de famille, de classe, etc.., tendent en fait à la reproduction du même : ils proposent de refaire ce que l'on a fait, ou quelque chose qui est du même ordre. Ils favorisent les hiérarchies existantes en sur concentrant l'attention sur ceux qui sont déjà très exposés. Les plus connus jouissent d'une visibilité disproportionnée par un effet de suivisme, tandis qu'en nous renvoyant sans cesse à notre communauté, aux gens avec qui nous avons des affinités ou qui sont comme nous, les réseaux jouent plutôt dans le sens du conformisme. Sans parler des multiples possibilités de tricherie qui s'ouvrent. En nous débarrassant de petites corvées, comme de refaire toujours les mêmes choix ou suivre les mêmes procédures, ils tendent à rendre ces pratiques irréversibles.
En automatisant nos choix, les algorithmes nous offrent une solution de facilité mais au prix d'une perte d'autonomie.

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