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Lutte idéologique contre le jihadisme
Comment mener la lutte idéologique contre le jihadisme ? Certes, chacun convient que le Mal naît d'une croyance devenue folle et qu'au-delà du conflit militaire et de l'indispensable répression judiciaire, il s'agit maintenant de regagner les cœurs et les esprits... De les débarrasser, en somme, des poisons instillés par de mauvais maîtres ou de réfuter interprétations délirantes de la réalité. Cela étant dit, c'est à peu près le seul point sur lequel tout le monde soit d'accord. Dès qu'il est question d'une méthode, les choses se gâtent.
Un discours cher aux médias nous propose souvent la stratégie du "pas de..." : il faut s'abstenir de commettre des erreurs (à commencer par le fameux "pas d'amalgame"), éviter des confusions qui "feraient le jeu" de l'adversaire. Efforçons nous donc ne pas tomber dans le piège intellectuel qui consisterait à essentialiser le jihadisme, à l'assimiler à un développement naturel ou inévitable de l'Islam. Du coup, se développe une rhétorique ingénieuse qui vire à l'hérméneutique version journalistique. Elle veut démontrer que la pratique du jihad par les armes (qui devrait être en principe une lutte pour défendre sa vie ou sa souveraineté en dernière extrémité) ne saurait excuser les crimes terroristes "contre des innocents". Les jihadistes détourneraient des versets du Coran aux relents belliqueux, datant de la guerre avec les Médinois, pour justifier un autre combat, contemporain et indéniablement criminel, celui-là.
L'argument d'incohérence adressé aux islamistes ("Vous faites de contraire de ce qui est prescrit") peut prêter à sourire dans la bouche ministre de l'Intérieur, en principe peu versé en théologie coranique, il est plus valable lorsqu'il est développé dans de vraies fatwas par de vrais oulémas. Mais dans tous les cas, il manque sa cible, comme aurait manqué sa cible un discours adressé à un gardien de camp soviétique et cherchant à démontrer que les manuscrits de 1843 de Marx ne préconisaient nullement de tuer 90 millions de personnes. L'interrogation sur la vérité de la doctrine touche peu les porteurs de Kalachnikov, plutôt branchés praxis. D'une part, ils n'écoutent guère le discours "officiel", et, d'autre part, ils sont bien davantage en quête d'un prétexte idéologique pour diriger leur colère et leur ressentiment, éprouver, peut-être un seul instant, un sentiment de toute puissance et de fusion avec la force des frères.
Ce discours sur l'imbécilité supposée des jihadistes est doublé par un autre sur l'imbécilité présumée de nos concitoyens (suivez mon regard...) qui confondraient l'islam avec ses métastases criminelles ; ils ne feraient par là que les encourager en stigmatisant les musulmans modérés et en radicalisant les communautés. Là encore, on peut se réjouir que des esprits supérieurs nous mettent en garde contre ces fautes de l'esprit, mais les distinguos fonctionnent mal contre ces machines binaires que sont les idéologies.
La liste des "pas de" ne se limite d'ailleurs pas là. Le discours dominant aime décliner les "pas de rapport",
les "pas peur" (les terroristes seraient trop contents, même pas peur, continuons comme avant à faire la fête et à aller au bistrot),
les "pas de haine" (nous allons donc les assiéger et les bombarder, mais froidement, par pur amour de la justice)
les "pas de panique" (le système est globalement bon et achevé, il suffit de le perfectionner, montrons notre fermeté et notre attachement aux principes),
les "pas de nostalgie" (surtout, ne pas tomber dans le déclinisme, dans le regret d'une France d'antan),
les "pas de mauvaises pensées" (ne pas se laisser aller à la méfiance, à la haine de l'autre, au repli sur son identité)
et les "pas d'ennemis" (nous accueillons toutes les différences, nous n'avons aucune hostilité à l'égard des musulmans ou de leurs croyances).
"Pas de... " implique souvent "plus de..." : affirmons encore plus fort notre ouverture et nos valeurs, faisons encore plus de concerts, embrassons-nous, soyons encore plus fiers de la République, de la liberté et des valeurs.... C'est ce que l'on pourrait nommer la stratégie de compétition symbolique : puisque l'ennemi hait ce que nous représentons, montrons-lui ce qui nous ressemble et nous rassemble. Mieux : assénons lui la force de l'amour et tétanisons-le par notre résolution à persévérer dans le bien. Que cela serve à refaire du lien symbolique et à guérir nos plaie, c'est indéniable : le Nous a besoin de signes et de rites pour s'affirmer. Si la chanson de Barbara "un enfant qui pleure..., un enfant qui meurt..." ou "Quand on n'a que l'amour" de Brel chantées pendant l'hommage national aux victimes nous met la larme à l'œil, il n'est pas certain que cela décourage beaucoup de départs pour la Syrie.
Nous ne pouvons les vaincre ni en leur opposant leur logique (ce n'est pas dans le Coran), ni la nôtre (nous sommes le pays de la tolérance et de l'amour). Ni en les convaincant d'être de vrais musulmans, ni en nous vantant d'être de vrais démocrates. Ce qui nous console n'est pas ce qui les décourage.

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