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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Rhétorique contre terrorisme
Après tout grand attentat terroriste, réapparaissent des réflexes sémantiques, prolifèrent des figures rhétoriques que reprend la classe politique et que répètent en boucle les passants interviewés par les médias. En voici une première liste qui pourrait servir de matrice à nombre de discours futurs.
⁃ "Pas peur" avec ses variantes "céder à la panique, ce serait offrir un triomphe à l'adversaire, c'est exactement ce qu'il veut" ou "Il faut continuer comme avant, ne cédons pas, montrons qu'ils ne peuvent pas atteindre notre esprit". Sous sa forme gouvernementale, cela donne les appels à la "fermeté", à "être impitoyables" ou à "rendre coup pour coup". Dans le monde médiatique ou culturel, on affirmera plus volontiers le principe "plus du même" (nous serons encore plus ouverts, encore plus tolérants, encore plus vivants et pleins d'amour, c'est la plus forte riposte que nous puissions leur infliger).
⁃ "Résistance" avec ses déclinaisons "ne rien céder" ou "ils croyaient qu'ils pourraient nous mettre à genoux, ils sont obligés de constater notre résolution" : cela se place dans le même registre que "pas peur" mais avec un connotation de mobilisation collective. Cela peut aussi justifier l'annonce de la victoire spirituelle du peuple uni sur la brutalité (triomphe célébré de l'esprit du onze janvier, par exemple).
⁃ Complémentaire, l'affirmation que "nous vaincrons", que l'"on ne peut pas faire céder un peuple tout entier" ou que la République ou la démocratie ont toujours fini par l'emporter".
- L'identification à la victime (je suis Spartacus, nous sommes tous des Américains, je suis Charlie...) qui fonde un Nous imaginaire : en énonçant le nom de la victime, on manifeste une solidarité, certes sans risque, mais symbolique, avec les morts ou les condamnés. Un nom collectif repris à son compte par chacun avec telle ampleur que cela est supposé décourager le criminel en lui démontrant qu'il ne fait que renforcer ce qu'il veut détruire. Un mécanisme compréhensible sur le plan symbolique mais on peut douter de son effet intimidant plutôt que stimulant pour un groupe qui recherche avant tout la publicité et l'impact maximal.
⁃ La qualification du terroriste tourne toujours autour du concept de barbarie ou d'inhumanité (exclusion de l'adversaire rejeté hors de l'ordre culturel ou naturel, ce qui en fait un ennemi absolu ou essentiel). La nature de son acte dont on soulignera volontiers la lâcheté (notion toute relative pour des gens qui acceptent de se faire sauter ou de s'offrir aux balles de la police) en fait l'exception ou la rupture par excellence.
⁃ Ceci donne souvent lieu à des oppositions entre monde de la vie, de la tolérance et de la pluralité, le nôtre, et monde de la haine, de la peur, du ressentiment (mécanisme du bouc-émissaire et peur de la vie) : le combat devient volontiers métaphysique. Ou encore cela donnera lieu à des démonstrations d'ordre symbolique : s'embrasser devant la caméra, chanter ou jouer de la musique pour incarner cette dialectique vie/mort, nous /eux.
⁃ Les motivations de l'adversaire que l'on présume volontiers ennemi de la liberté (GW Bush parlait des "Freedom Hatters"), de la République ou de nos valeurs le placent sur le plan du ressentiment : il combat, au fond, ce qui fait notre fierté et ce qui nous rend plus humains ou plus heureux (ainsi le "vivre ensemble" gloire des Français ou simplement l'harmonie, la communauté, la recherche du bonheur). Rendu ainsi proprement incompréhensible, puisqu'il inverse toutes les valeurs, voire quasi satanique dans les cultures plus religieuses que la nôtre, l'ennemi terroriste est chaque fois renvoyé à une opposition fondamentale.
⁃ Suit très souvent une affirmation relative à la pureté de nos intentions, indemne de toute sorte de haine ou de mépris, et ne confondant en aucune manière l'extrémisme violent ou la haine sectaire avec une quelconque communauté ou de "vraies valeurs". En l'occurrence, cela donne les phrases inévitables sur le "pas d'amalgame" ou le distinguo entre la vraie religion, forcément orientée vers la paix et la tolérance et ce qu'en font les terroristes en la dénaturant totalement.
⁃ Survient inévitablement la question de la guerre, du "nous sommes en guerre" ou du "il faut oser dire que c'est une guerre". En un sens, il est vrai que l'autre, le terroriste, considère, lui, qu'il s'agit bien d'une guerre qu'il nommera suivant le cas jihad, ou pour des groupes religieux, guerre du pauvre, de libération, de résistance, populaire, guérilla urbaine (sensée préluder à l'insurrection générale). Le problème de dire que nous sommes en guerre, c'est que cela confère à l'ennemi une importance (ennemi principal) ou une "dignité" (être mis sur le même plan qu'un État au lieu d'être traité en criminel), dignité qu'il réclame précisément.

Ceci entretient une confusion entre moyens de la guerre - au sens où il est légitime de mobiliser tous les moyens de la violence légitime contre les terroristes, voire de les tuer, puisqu'ils le réclament en quelque sorte - et question de la finalité de la guerre, qui est de faire céder une volonté politique par une "dépense de sang" suivant la formule de Clausewitz.

Une pensée toute faite s'impose ainsi à nous (l'auteur de ces lignes ne s'exclut pas du reproche et il a du lui-même employer quelques uns des stéréotypes énumérés). Peut-être en avons nous besoin pour faire bloc, pour nous rassurer et pour ne pas penser la terrible hypothèse alternative : celle de la rationalité, en termes de fins et moyens, de la stratégie terroriste.


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