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L'hégémonie idéologique 4
La soft-idéologie

L'idéologie aujourd'hui dominante (au sens que nous avons donné à ce terme : représentations qui prédominent chez les puissants ou les prescripteurs d'opinion, justifient leur pouvoir et engendrent l'assentiment admiratif des autres) est un ensemble un disparate de jugements et interprétations. Aucun n'est vraiment nouveau : l'ensemble synthétise des thèmes autrefois connotés nettement à droite (libéralisme économique, pro-américanisme,...) ou nettement gauche (rhétorique de l'antifascisme, de l'appel perpétuel à la rupture et à la modernité, programme de "libération" des possibilités humaines...). Le tout forme une idéologie de synthèse que nous avions appelée soft-idéologie dans un livre de 1987 (donc avant que se répande la thématique de la pensée unique ou du libéral-libéralisme). Gardons donc le terme (même s'il nous semble qu'en un quart de siècle - une génération- l'idéologie dominante s'est singulièrement "durcie" au moins dans la dénonciation de ses ennemis).

On peut essayer d'en résumer les thématiques majeures.

Le système à défaut d'être utopique (pour ses tenants, il ne faut pas hésiter à "réformer" sans cesse ou à se débarrasser des derniers "blocages") est le moins mauvais possible. Les principes économiques globaux, libéralisme, expansion et circulation des hommes et des biens, forme politique de nos démocraties "apaisées", normes d'un ordre international occidentaliste sont à peu près intangibles. En grande partie grâce à la conversion de la gauche à un progressisme post révolutionnaire, on ne se déchire donc plus sur l'essentiel. Tout se passe comme si l'ordre économique cher à la droite (le principe d'expansion et de destruction créative incessante typique du capitalisme) devenait la base de l'ordre sociétal chéri par la gauche non ouvrière (culte de l'Autre, tolérance, transgression, minorités, individualisme hédoniste). Économiquement correct plus politiquement correct.

L'apaisement des passions politiques doit être préservé contre un péril : les "fanatismes" se réclamant soit d'un héritage (France rance et autres nostalgies identitaires) soit d'une classe (couches inférieures et périphériques incapables de s'adapter, rejetés par la mondialisation) soit, pire encore, d'une terrifiante synthèse des deux, le "populisme". Ceux qui pensent autrement et contestent les "valeurs" de l'élite sont de dangereux extrémistes. Les ennemis du Système sont non seulement dans l'erreur aggravée par la désinformation qui règne dans leurs milieux, mais ils sont animés par une haine du présent qui exclut leur discours du cercle de la raison : il faut qualifier/criminaliser leur propos et non le discuter.

L'idée qu'un acteur social ou international puisse agir en fonction de ses intérêts de puissance ou en fonction d'une identité historique (ce que l'humanité a pourtant fait pendant des millénaires) est proprement scandaleuse. En revanche, on tend à suggérer que tout opposant est animé par une "peur", peur de la modernité ouverte pour les critiques de gauche, peur de l'altérité (qui incite à verser dans le racisme) pour la droite.

La modernité est une valeur en soi (même si l'on ne sait pas très bien sur quel critère quelque chose qui existe maintenant est décrété "moderne" ou pas). La mise en accord, par exemple avec les évolutions "sociétales" suffit à entraîner le consentement. Ou encore les technologies de l'information -Internet et réseaux sociaux - sont présentées comme intrinsèquement porteuses d'un projet social et politique positif puisqu'elles abolissent les frontières et donnent du pouvoir (au moins celui de s'exprimer) à l'individu. Dans tous les cas, le mouvement pour le mouvement est exalté au titre d'un impératif dont on finit par oublier qu'il n'a pas de finalité. Et tout attachement au passé et aux traditions, qu'elles soient de classe ou nationales, est décrété criminogène.

L'individualisme que l'on aurait autrefois fustigé comme bourgeois est exalté sous la forme du choix perpétuel et illimité. Qu'il s'agisse de la consommation, du style de vie, de l'appartenance revendiquée à une tribu, des causes pour lesquelles "lutter" et s'indigner, des choix culturels, des mœurs, etc... à chacun de bidouiller sa vie et ses croyances à son gré pour se "réaliser" comme il l'entend. Donc de réaliser des mélanges et recombinaisons très postmodernes entre des thèmes culturels existants venus de partout.

Droit et éthique jouent un rôle fondamental. Mais il ne s'agit plus comme pour les normes et la morale traditionnelles d'imposer des critères d'effort et de comportement à l'individu. La référence obsessionnelle aux valeurs nourrit un sentiment ostensible de compassion, notamment pour les "minorités" ou d'indignation (très gratifiant pour l'Ego de qui les pratique relativement à l'abri). Cela s'accompagne d'une dénonciation des crimes contre l'esprit (France rance, déclinistes, proto-racistes autoritaires et compagnie), contre la Nature (alors que le système s'apprête à sauver la planète du réchauffement climatique) ou contre l'ordre mondial (poutino-tyraniques, partisans de la realpolitik, bref tous ceux qui s'opposent au modèle unique occidental). La prise de hauteur - on "élève" sans cesse le débat pour se placer sur le plan des valeurs- permet donc de ranger le monde en deux catégories : victimes (d'un déni de droit, mal incluses dans le système, souffrant psychologiquement d'être stigmatisées) et incroyants, figés dans leur refus de la modernité tolérante. Pour les combattre, il faudra chercher des alliés dans la "société civile" terme vague qui désigne les aspirations de la modernité.

La communication est la solution. L'explosion des médias omniprésents et maintenant des réseaux sociaux qui permettent à chacun de s'exprimer permettent la réalisation d'une société enfin ouverte. C'est un déterminant historique positif (ainsi, au moment du printemps arabe, et avant de déchanter, on exaltait Facebook et Twitter déclencheurs spontanés de révolutions démocratiques, pacifiques et enfin "modernes"). Dans tous les cas, tout problème peut être résolu par la communication et s'il subsiste des sceptiques, on en viendra à bout par la séduction du Soft Power et la pédagogie médiatique.

Telles sont les constantes du discours dominant depuis une trentaine d'années et qui peuvent se résumer en "toujours plus" : il faut toujours plus de croissance, de tolérance, de vigilance, d'ouverture, de modernité, de gouvernance. Le système ne peut donc fonctionner que constamment sur la défensive face à la critique (campagne contre les intellectuels "réacs"), face aux protestations des exclus de la mondialisation (la France périphérique tentée par le vote populiste) mais aussi face au tragique du réel (dénégation des "fantasmes" sur l'insécurité, l'immigration, l'islamisme, la crise économique, etc.). Combien de temps peut-on tenir sur ces trois fronts ?

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