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Gramsci, hégémonie idéologique 2 : le joker
Gramsci - avec son concept d'hégémonie idéologique- sert souvent de joker intellectuel pour expliquer des rapports politiques par des déterminants culturels. S'il y a droitisation (notion douteuse sur laquelle il faudra revenir) ou si la gauche de gouvernement perd des partisans, c'est faute d'avoir su garder le pouvoir idéologique. Mais au fait, comment l'avait-elle acquis ? Cela s'apprend ? C'est une affaire d'imagination et de créativité ? Version complotiste : comment font leurs adversaires, populistes, "intellectuels réacs" qui s'en emparent (comme si le fait de passer à la télévision voulait dire que vous avez le pouvoir intellectuel) ? Qui sont leurs complices ?
On se contente souvent d'une lecture simple du gramscisme : le pouvoir est le pouvoir des idées, ayons des idées, nous aurons le pouvoir. Facile ! Mais un peu court.
Autrement dit, pour que la notion d'hégémonie ne soit pas auto-explicative (ils ont le pouvoir parce qu'ils ont convaincu les gens de penser comme eux), elle doit se comprendre dans ses relations avec d'autres facteurs historiques, politiques, médiologiques etc. Puisque Gramsci était "historiciste", il faut historiciser le gramscisme. Et pour commencer, pourquoi le s'intéresse-t-on à cette notion explicative ou prédictive -le pouvoir idéologique- à certaines périodes et non à d'autres ?
Notre idée est que la théorie de l'hégémonie idéologique qui contient au demeurant une très grande part de vérité, est surtout une fabuleuse machine à expliquer les échecs, mais probablement pas à conquérir le pouvoir.
Sans prétendre interpréter à neuf la pensée de Gramsci - il doit y avoir beaucoup de thèses sur les 33 fascicules de ses Cahiers de prison que nous n'avons pas lu intégralement - quelques généralités.
Le Sarde essaie de résoudre un problème "classique" du marxisme (et que la réalité s'est chargée de résoudre à la fin du siècle dernier) : celui du déterminisme économique. Pourquoi la révolution ne se produit-elle pas quand les conditions économiques sont théoriquement réunies et quand les contradictions entre forces productives et développement des forces productives semblent les plus exaspérées ? En clair dans les pays industrialisés européens ? La réponse de Gramsci qui annonce celle de l'école de Francfort, d'Althusser etc., est qu'il faut chercher la réponse dans la superstructure -idéologique, culturelle- et dans ses rapports avec l'infrastructure économique. Certes, outre le pouvoir économique, la bourgeoisie a l'appareil politique, mais un appareil, on s'en empare, comme l'a montré l'exemple de Lénine. or justement Lénine s'est emparé d'un pouvoir, au demeurant affaibli et discrédité, il ne s'est guère heurté au problème de la société civile ni de l'hégémonie idéologique du tsarisme.
La bourgeoisie maintient son pouvoir en dépit de ces facteurs objectifs parce qu'elle bénéficie d'abord d'une certaine passivité ou d'un manque de conscience de classe des prolétaires. Les dominés sont aussi dominés idéologiquement : beaucoup d'entre eux considèrent comme immuables ou naturels des principes, des valeurs, des explications de la réalité, une culture, voire des "évidences de bon sens" par lesquels se perpétue le pouvoir des classes dirigeantes. Il y a donc comme un retard ou un déficit dans la prise de conscience subjective de ceux à qui la situation objective devrait commander de se révolter.
En posant le problème de l'échec de la révolution en ces termes - et il en sait quelque chose puisqu'il écrit tout cela en prison, pendant que son ancien copain Mussolini a pris le pouvoir au nom d'une nouvelle idéologie, le fascisme - Gramsci pose la question de l'idéologie d'abord en termes de consentement. Il y a ceux qui produisent ou reproduisent une vision du monde qui conforte leur pouvoir et ceux qui, en quelque sorte y adhèrent contre leurs intérêts. Pourquoi le font-ils et par quelle pédagogie les éléments révolutionnaires les plus conscients peuvent-ils les éclairer ? Pourquoi le peuple pense-t-il contre lui-même ? Il faut donc vaincre ce consentement et pas seulement la coercition par l'État. Ceci suggère une grande stratégie que peut se résumer en trois temps :
prendre conscience (éclairer le prolétariat sur son rôle historique, l'aider à se désaliéner, à se débarrasser de cette pensée étrangère qui lui a été comme introduite)
pour prendre la direction (d'une coalition plus large de forces sociales, donc en assurant son hégémonie)
pour, enfin, prendre le pouvoir qui ne pourrait être purement politique mai aussi, on l'a compris, culturel et idéologique.

Partant de cette problématique, Gramsci produit plusieurs oppositions conceptuelles qui vont connaître un grand succès.
Il oppose la société civile (notion empruntée à Hegel) - justice, administration, autorités religieuses et morales, monde des productions culturelles, tous les dispositifs par où se diffuse une vue du monde qui détermine ce que l'on pense au quotidien- à la société politique régulée par la norme et la force. Il en déduit que la prise de pouvoir par la classe ouvrière ne peut consister à renverser l'ordre par la violence : prendre l'équivalent d'un palais d'Hiver ou lancer des masses dans la rue. Ceci n'est possible que si le prolétariat s'est assuré l'hégémonie culturelle avant l'affrontement, s'il a pris la tête d'un bloc historique où le rejoindront d'autres classes ou fractions de la population également opposées aux dominants.. Il faut donc mener une guerre de position avant de mener une guerre de mouvement et en quelque sorte vaincre (idéologiquement) avant de combattre (physiquement, par l'insurrection).
Pour créer cette hégémonie culturelle prolétarienne, qui éclairera la classe ouvrière historiquement chargée de réaliser la libération général, et sera attractive ou persuasive pour les classes alliées, il faut des "intellectuels organiques. Ils seront au service de ces masses et les aideront à rendre cohérents les principes et comprendre les problèmes que ces masses posent par leur activité pratique et cela par la constitution d'un bloc culturel et sociétal". Chaque classe a donc ses intellectuels, notion qui dépasse ici largement celle de gens diplômés produisant des livres et jugeant publiquement des faits de société ; ils servent ses intérêts ; ils mettent en forme les idées des dominants qui veulent conserver l'ordre ancien, ou, s'ils se rangent dans le camp des dominés, ils agissent en inventant les théories, en représentant les valeurs et en répandant les symboles qui aideront la nouvelle classe à imposer sa vision du monde. Les intellectuels poussent donc une classe à prendre conscience de ce qu'elle représente et à se doter d'une volonté. L'intellectuel organique prolétarien est un éducateur qui traduit des intérêts de classe en idéalités qui dynamiseront le mouvement social. Au fond, un intellectuel organique, c'est un intellectuel qui organise.
Chez Gramsci, et c'est assez logique, tout renvoie finalement à la lutte des classes et à une vision historique. Mais on peut évidemment en faire une lecture diagonale et récupératrice. On se souvient qu'en 2007 Sarkozy avait déclaré : « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là », donnant une version hypersimplifiée d'une thèse qui commence à courir à droite dès les années 70/80 et qui consiste à préconiser une prise ou une reprise du pouvoir culturel face à la gauche à l'époque réputée marxiste et égalitaire. Et qui vient de ressurgir récemment, plutôt dans les milieux socialistes. Preuve que l'hégémonie c'est toujours celle de l'autre.Tel est le bizarre chassé-croisé que nous tenterons d'analyser dans la suite de cet article.

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