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Gramsci contre la gauche I
Perte d'hégémonie

Gramsci revient, au moins dans les conversations. Pendant qu'une grande partie de la gauche se plaint de la perte de son hégémonie culturelle (donc c'est elle qui en jouissait, elle qui se disait si rebelle ?), les appels à "relire Gramsci" se multiplient. Dont le petit livre de Gaël Brustier "À demain Gramsci". Sa thèse, au demeurant vraie, est que le "sens commun", la doxa, l'ensemble des idées et représentations que se fait la majorité de la population sont de plus en plus éloignés de ceux du parti qui, il y a trois ans à peine, pouvait avoir l'illusion d'avoir tous les pouvoirs (présidentiel, législatif, local, médiatique, intellectuel, moral, syndical, insitutionnel, soutien de la "société civile", etc .). Ou, plus généralement, que les détenteurs du pouvoir politique formel n'ont plus le pouvoir culturel ; ils ne produisent plus les idées ou les symboles que la plupart des gens adoptent comme "naturels" ou allant de soi. Pire : ils apparaissent à beaucoup comme des dénégateurs, ennemis de la réalité, et les défenseurs d'une caste privilégiée (c'est-à-dire exactement le contraire de ce que l'hégémonie idéologique est sensée laisser voir).
Bustier a raison en ceci que l'idéologie dominante disons dans les ministères, les entreprises, dans les médias, dans les centre villes gentryfiés, chez les responsables et managers n'est plus l'idéologie de l'homme de la rue (et celle de moins en moins intellectuels, d'ailleurs).
Rappelons que par "idéologie dominante" il faut entendre le corpus de représentations explicatives et de jugements de valeurs qu'adoptent les dominants, ceux qui ont le pouvoir politique, économique, médiatique, etc, parce que cela correspond à leurs intérêts ou objectifs et que certains discours justifient leur autorité ou leur magistère. Une idéologie ne reste hégéméonique que si elle obtient l'adhésion de ceux qui ne participent pas dudit pouvoir, mais qui pensent dans les termes imposés, avec les mots et les symboles souhaités. Une idéologie ne réussit que si, au-delà de la vision de ceux qui la produisent, elle a de quoi satisfaire, au moins sur le plan symbolique, des alliés plus ou moins abusés (ce que Gramsci pensait en termes de classes).
Hégémonie veut dire prédominance, suprématie, contrôle..., cela ne veut pas dire que celui qui en jouit ne se rencontre pas une opposition, notamment sous la forme de scepticisme et critique, ou que son pouvoir soit universel et éternel. Au fait, les vrais déclinistes sont-ils ceux qui pensent que tout allait mieux il y a trente ans ou ceux qui pensent que ce sont les valeurs, la République, les grands principes, les idées qui s'abîment face aux forces "d'en bas" ?
C'est pourquoi il est particulièrement grotesque d'entendre dire, par exemple, que les intellectuels néo-réacs, terme qui ne signifie rien, sont partout, qu'ils ont toutes les tribunes, que ce sont eux qui ont le vrai pouvoir, ce qui obligerait les progressistes libéraux version économique et sociétaleà rentrer comme en résistance. Ou encore, on entend que la droitisation sociologique et les progrès du populisme sont tels qu'il faudrait se mobiliser contre une parole qui se libère trop, pour faire passer des idées qui seraient submergées par l'expression des peurs et des fantasmes, qu'il faudrait donc littéralement guérir les masses.
Ce que pense la haute intelligentsia (les Finkielkraut, Debray, Onfray) ou ce que pense le menu peuple peut parfaitement être en contradiction avec ce qui paraît évident aux détenteurs du pouvoir. Ce que proclament lesdits détenteurs à propos de la modernité, des réformes, de la mondialisation, de l'ouverture à l'Autre, des minorités, etc. peut même apparaître comme coupé de la réalité à de très vastes fractions de la population. Cela signifie que la domination n'existe pas, et elle le prouve tous les jours en faisant passer en procès les idées dites nauséabondes, déclinistes, paranoïaques, complotistes, nostalgiques, passéistes, de refus, faisant le jeu de..., etc. qu'il faudrait réfuter et dont l'expression ne pourrait être admise qu'à titre de symptômes appelant une thérapie. L'hégémonie ne se mesure pas en nombre de croyants, mais en capacité de diriger le temps de cerveau humain.
Une idéologie est dominante quand elle domine les élites, quand elle domine le vocabulaire, les problématiques, les débats, les façons de poser les questions, ce que certains appellent l'agenda proposé à l'opinion publique. Mais pas forcément quand elle est unanimement acceptée. Une idéologie, pour être efficace, ne peut naïvement se contenter d'exprimer ce que pensent les gens qui jouissent du pouvoir, elle doit aussi incorporer des éléments "universels" qui amènent ceux qui n'y ont pas forcément intérêt à penser que tel ordre du monde (actuel ou souhaitable) est bon, naturel, indépassable, historiquement obligatoire, etc.
Comme le faisait remarquer Zizek (dans son "Plaidoyer en faveur de l'intolérance") "La lutte pour l'hégémonie idéologico-politique est par conséquent toujours la lutte pour l'appropriation des termes "spontanément" expérimentés comme "apolitiques", comme transcendant les clivages politiques" Le pouvoir de l'idéologie consiste à faire apparaître certaines conceptions comme moralement évidentes (les valeurs) ou comme historiquement indiscutables (pas d'alternative). Ou plus simplement encore à décider ce qui est est réputé idéologique (utopique, extrémiste, malsain, etc.) par rapport à ce qui est moralement ou rationnellement évident.
Ces rappels faits revenons aux thèses de Brustier. Elle est d'abord que ce déclin ou cette perte d'hégémonie est dû aux socialistes eux-mêmes. L'acte d'accusation :
ils ont cru à tort que le projet européen (l'Europe sociale) allait donner une autre ampleur à leur projet travailliste ou social-démocrate : ce que ne pouvait faire l'État providence, l'Europe le rendrait possible
ils n'ont pas analysé les raisons du succès des idées néo-libérales qui ont su s'imposer comme évidents dans les années Reagan/ Tacher
ils se sont convertis à un mode de gestion de plus en plus technocratique et de moins en moins démocratique en espérant que les promesses de réforme et d'Europe sociale feraient passer la pilule
ils se sont hypnotisés sur la gestion et les résultats (croissance, inversion de la courbe du chômage) plus ou moins assaisonnés de rappel des sempiternelles "valeurs"
de façon plus générale, la gauche est idéologiquement improductive, hésitant entre la célébration du présent (mondialisation heureuse corrigée d'un peu de solidarité) et le regret du passé (masses prolétariennes, conquêtes sociales, protection et État volontariste).

Bref, l'auteur n'a pas tort dans sa critique d'une gauche économiste et idéologiquement improductives. Oser, avoir des idées, imaginer.. Certes, certes... Mais nous allons tenter dans la suite de cet article de montrer que le problème ne se borne pas celui de la médiocrité présumée des détenteurs du pouvoir.

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