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Wall Street, Silicon Valley, même combat
Sur le mirage numérique de Morozov

Wall Street, Silicon Valley, même combat. Evgeny Morozov s'était déjà fait remarquer en s'attaquant à deux naïvetés idéologiques technophiles.
D'abord, dans The Net Dellusion il critiquait le mythe des réseaux sociaux expression de la société civile : ils seraient, disait-on au moment du printemps arabe, tout naturellement voués à produire partout d'irrésistibles révolutions démocratiques impulsées de la base. Morozov fondait ainsi une sorte d'école non pas technophobe mais plutôt "cyberpessimiste" qui pensait avec raison qu'il n'y avait pas que de gentils démocrates en T-shirt qui sachent se servir des réseaux sociaux.. Ensuite, dans To Solve Everything Click Here, il s'est attaqué au "solutionisme", qui est la croyance que tout problème est un problème d'information mal gérée et qu'il doit y avoir quelque part une application qui le résoud.
Ici le Biélorusse vise un mythe plus puissant encore : celui qui oppose le monde de l'argent, du profit, des privilèges, des hiérarchies - le capitalisme ancien- renouvellé par le néolibéralisme à celui des technologies libératrices, cool, innovantes et participatives -celui des grandes plateformes 2.0, des GAFA, etc-.. Ou plutôt, Morozov dénonce leur numéro de "bon flic, mauvais flic".
On connaît bien en effet le discours égalitaire - ou plutôt égalisateur - de ce qu'il nomme par convention "la SIlicon Valley". Ce discours constitue l'accompagnement idéologique de la technostructure émergent : nous vous donnons du pouvoir, nous vous donnons de la liberté de vous connecter avec qui vous voulez, d'organiser vos vies comme vous voulez, de rentabiliser vos données pour une vie plus fluide, plus sûre, plus libre. Cette émancipation vous permettra d'échapper aux contraintes des institutions et des grandes compagnies. Nous vous donnons de l'autonomie et la vie que vous voulez. Choisissez la bonne appli, la bonne plateforme et la bonne communauté et vous deviendrez maître de votre destin de façon plus solidaire. Nous abaissons le prix de biens comme des tranports par chauffeur privé, des bons repas, des logements, tandis que nous truffons votre environnement d'objets intelligents qui vous font économiser du risque, du temps et de l'argent ; ils gèreront mieux votre quotidien et éventuellement vous doneront de "bons conseils" que ce soit pour votre santé, votre éducation, les meilleurs services et produits, etc.
Morozov s'en prend en particulier au "capitalisme de plateforme" qui, renforcé par les balises que nous avons sur nous, se contentent de réagencer et de transformet chacun en micro-entrepreneur : ""Dans le pire des cas, l'économie du partage fait de nous tous des battants en nous reliant constamment au marché mondial. Avec et impératif du partage. tout ce que nous possédons, objets tangibles comme pensées intangibles peut être catégorisé et recevoir un identifiant unique de type code QR Lorsque quelqu'un, qu'il s'agisse d'un voisin ou d'une compagnie publicitaire située par-delà les mers exprime le désir d'"emprunter" un objet correspondant à l'une de nos possessions, notre téléphone peut nous envoyer une notification et nous mettre en concurrence avec l'ensemble des "micro-entrepreneurs" propriétaires d'un objet similaire".
Tout élément de notre vie, de nos habitudes alimentaires, à nos lectures ou notre place de parking peut être transformé grâce à un intermédiaire en avoir productif qui permettra suivant le cas de nous donner de meilleurs conseils pour notre santé, de nous faire des propositions publicitaires plus ciblées ou de fluidifier la circulation en coordonnant mieux les mouvements des véhicules... La grande faciliation/rentabilisation est en route et voir s'ouvrir d'incroyables horizons avec le monde des objets connectés : toute information recueillie, stockée et rappprochée d'autres données, est susceptible de produire une utilité rentable d'une manière directe ou indirecte. Bienvenu dans le monde de l'économie data-centrique.

La vraie question derrière cette manière de faire du profit avec des données, tient évidemment à l'accès aux dites données, à la façon de les traiter et rapprocher techniquement, mais aussi à la manière de les envisager culturellement. La traçabilité du citoyen hypervisibles et la disponiblité de toutes les traces, données, et facteurs à mettre en corrélation se justifient par l'idée que tout est problème d'information et que si l'on en accumule suffisament, correctement traitée, il n'y a pas de question de vie pratique, mais aussi d'éducation, de santé, de solidarité et d'assurance qui ne puisse être mieux résolue.
La critique de Morozov n'est pas seulement philosophique ou nostalgique (au sens où il regretterait cette dépolitisation apparente et la désinstitutionnalisation au profit de la logique marchande). Il rappelle que cette économie de la donnée où "nous" nous vendons en offrant toutes ces possiblités de nous connaître moyennant la gratuité ou des facilités de vie ont un prix politique (le pacte consummériste).
Reprenant l'affaire Snowden, il nous rappelle que, si nous sommes exposés, il y a aussi des acteurs invisibles, vivant dans et pour le secret, à commencer par la NSA et les agences gouvernementales. Et de rappeler avec raison la fin de quelques mythes :
- le cloud est bien quelque part et nos données stockées dans un pays qui exerce un pouvoir
- la souveraineté numérique est tout sauf un fantasme de pays autoritaires dépassés par la technologie
- la Total Information Awareness fantasmée il y a quinze ans revient encore mieux avec les réseaux sociaux et les terminaux nomades
- " l'idée selon laquelle la numérisation nous aurait fait rentrer dans un monde nouveau enfin soustrait à la real politik est une foutaise"
- le mythe de l'espace privé autonome ne résiste pas à l'éqaution Big Data plus grosses compagnies, plus gouvernement.

On peut douter des solutions proposées par Morozov et qui ressemblent souvent à un social-démocratie un peu rénovée, mais il est difficile de nier qu'il porte le fer là où cela fait mal.
Surtout lorsqu'il conclut : "La régulation algorithmique quels que soient ses avantages immédiats accouchera d'un régime politique exclusivement dominé par les grandes entreprises de technologie et par la bureaucratie d'État;"

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