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Stratagèmes et illusions provoquées
Provoquer dans l’esprit de l’autre une illusion afin de l’inciter à une initiative (ou une passivité ) qui, en réalité, servent nos desseins, faire en sorte que, croyant gagner la victoire, il contribue à sa propre défaite, cette idée fut théorisée, au titre de la ruse ou du stratagème, par la pensée stratégique depuis au moins Sun Zi ou Énée le Tacticien, il y a vingt-cinq
Cela suppose trois éléments :
- une intention stratégique que ce soit celle d’Ulysse ou d’un spin doctor moderne, plus la capacité de la dissimuler ;
- une illusion provoquée : la cible doit, pour croire soit en la réalité de faits et données imaginaires ou fabriqués pour la tromper, soit en la sincérité de projets et de plans qui sont en réalité illusoires ;
- un résultat qui représente une perte pour la cible. Au final, elle perdra quelque chose que ce soit du temps, des ressources, de l’énergie, une bataille ou une légitimité et des soutiens dans l’opinion.
On peut distinguer la feinte (faire croire que l’on est dans un certain état physique, psychique, organisationnel...), le leurre (un élément factice qui attire l’attention de la cible), la manipulation (présenter à autrui les éléments de décision de telle façon qu’il choisisse une certaine solution, ce qu’il n’aurait pas fait autrement), la falsification ou mise en scène (produire de pseudo textes, de pseudo objets, de pseudo événements pour susciter un certain effet). Le vocabulaire stratégique, notamment anglo-saxon, a rajouté des catégories comme déception, management de la perception,..

En procédant par ordre de complexité croissante, un acteur qui veut « vaincre » au sens le plus large peut :
- simplement mentir (émettre un message qu’il sait contraire à la vérité) ;
- énoncer ce contenu mensonger dans un contexte qui le crédibilise (par exemple émettre le message de telle façon que l’adversaire s’imagine l’avoir intercepté, tromper sur la source ou le contexte ), dans ce cas, il s'agit plutôt d'intoxication ;
- à partir de prémisses vraies ou de constats exacts, amener l'autre par des artifices parole et de raisonnement à des conclusions erronées, ce qui constitue plutôt une manipulation ;
- agir éventuellement avec des complices ou inconscients de façon à suggérer à la cible l’interprétation désirée (s’agiter ostensiblement à l’ouest avec ses troupes pour attaquer à l’est) ;
une variante consiste à scénariser, à monter l’équivalent d’une comédie avec progression et dénouement, éventuellement accessoires, afin d’amener un observateur à en tirer les conclusions désirées ;
- fabriquer soit des choses (comme des villages Potemkine ou des chars en carton) soit des enregistrements factices de la réalité (photos, films) sensés garder trace d’un événement ;
faire parvenir tous ces signaux aux dirigeants visés ce qui suppose des relais : par leurs observateurs, par la rumeur anonyme habilement stimulée, par les médias, par des cercles d’influence autour du dirigeant ;
- agir encore plus indirectement sur la décision adverse : susciter des réactions populaires (éventuellement nourries de « révélations » vraies ou fausses) qui l’handicaperont ;
- simuler ou faire attribuer à l’autre camp des actes ou déclarations révoltants, éventuellement par provocation ;
- faire passer les déclarations, témoignages et images vraies et favorables à l’autre camp pour des faux et de la propagande, suggérer une manipulation de l’opinion par l’autre ;
lors de débats autour des renseignements vrais ou des prises de position favorables à l’adversaire utiliser toutes les techniques qui permettent d’en diminuer l’impact : noyer sous les informations insignifiantes ou contradictoires, mêler le vrai et le faux, décrédibiliser les partisans d’une thèse, disperser l’attention générale sur d’autres sujets, enfermer dans de faux choix...

Parmi les techniques qui précédent, du mensonge à la désinformation, certaines évoqueront au lecteur - et avec raison- les sophistes grecs, les stratèges chinois, les agents de désinformation de la Guerre froide, les grandes manipulations mass médiatiques. Certaines sont très générales leurs principes sot aussi adaptées à un prétoire ou à une télévision par satellite qu’à un champ de bataille. Certaines sont indirectes, en particulier celles qui passent par la « case » opinion publique, médias ou élites. Toutes ont en commun d’avoir été inventées, de la guerre de Troie aux guerres de la fin du dernier millénaire, avant l’explosion du numérique et des réseaux. Mais les technologies de l'information et de la communication leur donne un impact inédit.

Pour faire écho au « le médium, c’est le message » de McLuhan, disons que, désormais, le médium c’est aussi le ravage. Cela implique que tromper avec des algorithmes et par des réseaux est beaucoup plus qu’ajouter de la perfection formelle, de la vitesse, de la facilité d’exécution et du secret (anonymat, non attribution des cyberagressions) à des recettes séculaires.
Les principes immémoriaux prennent une importance particulière à l’ère numérique. Le caractère de l’information transformée en bits informatiques est d’être suivant le cas désirable (données précieuses p.e.), vulnérable (les systèmes d’information qui peuvent être attaqués à distance) ou redoutable (maliciels ou rumeurs p.e.). L'identité peut se dissimuler, l'effet de réseau jouer à plein (on peut trouver des milliers d'alliés pour amplifier un effet de désinformation, par exemple), on peut non seulement leurrer un cerveau humain avec des documents, images, en particulier, parfaitement falsifiés, mais on peut aussi altérer le système informatique, modifier des mémoires, prendre la commande de logiciels à distance, créer des illusion jusque dans la machine de la victime et dans les mémoires auxquelles elle se fie.
La jeune discipline qu’est la cyberstatégie doit apprendre outre la technique qui porte sur la manipulation des données et de leurs supports, à maîtriser la dimension rhétorique, psychologique, voire idéologique d'une lutte qui est aussi celle des intentions et des illusions.
D'autant plus que, par définition, le lieu où chacun peut se bricoler son univers clos, avec ses certitudes et sa version de la réalité. Comme le note Alain Finkielkraut : "Seuls les faits dans les sociétés démocratiques restaient obstinément les mêmes... Internet, notre dernière révolution technologique, a levé l'obstacle. Les événements ne sont plus solides mais flexibles. On peut les remodeler en donnât, qui plus est, à cette opération l'apparence démystificatrice de la contre-enquête."

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