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Hacktivisme
Hacktivisme : le mot est formé de "hacker" et "activisme". Ce qui suggère qu'il s'agit de la pratique
a) d'un pirate informatique qui intervient pour des motivations politiques, a priori la protestation contre le pouvoir politique ou contre une organisation qui détient une puissance visible (entreprise, média...) que l'on déclare injuste
ou b) d'un activiste, quelqu'un qui milite sur la scène publique, et pas seulement par le vote ou la parole et qui, de succroît, utilise des outils numériques.

Objectifs "nobles" - ou au moins pour des buts qui ne soient ni intéressés ni narcissiques - dans un cas, dans l'autre apprentissage de méthodes informatiques pour s'exprimer ou embarasser l'adversaire. Pour devenir hacktiviste, le premier ajoute du sens politique à son "exploit" , et le second acquiert des outils ou des compétences.
Le hacker pratique la recherche de la performance technique : il s'emploie à pénétrer des systèmes informatiques, sans autorisation et à y réaliser des opérations. C'est donc quelqu'un qui ne se contente pas de s'exprimer en ligne (en cas, il pourrait être un simple blogueur, éventuellement politiquement influent, voire un cyberdissident) : il efffectue des commande sur des machines, a priori à distance, anoymement, et par définition sans le consentement de leur légitime propriétaire. Suivant l'usage qu'il fait de ses capacités - se contenter d'un exploit pour l'exploit, voler ou abîmer quelque chose, en tirer un profit ou non, délivrer ou pas un message.. - on l'appellera "chapeau blanc" ou "chapeau noir", "éthique" ou pas, intéressé, politisé, crapule ou militant etc. Donc le hacker "fait" quelque chose, même par écran interposé.
Quant à l'activisme, pratique militante, généralement protestataire, sa pratique demande que l'on fasse plus que s'exprimer ou voter : participer à des réunions ou à des manifestations, s'opposer, même pacifiquement, à une force adverse, et notamment à la police, s'enchaîner, crier, occuper un site, se faire délibérément arrêter, etc. Le but estune performance symbolique : persuader beaucoup de gens de la justesse de sa cause, démontrer l'injustice que comment un gouvernement ou une société.

A priori, difficile d'être hacktiviste sans franchir même occasionnellement la ligne rouge de la légalité : voler un mot de passe ou ne pas se disperser à la demande de la police n'est pas permis, même si ce n'est pas un crime et même si l'on peut penser que l'action est légitime, comme lorsque le hacker ne cherche la faille que pour perfectionner le système ou quand le militant lutte contre un régime abominable ou pour une noble cause.
A priori, l'hacktiviste éveille la sympathie, par son côté Guignol ridiculisant le gendarme, et il jouit dans tous les cas d'une intense popularité auprès de certains, comme l'illustre la figure de l'Anonymous ou de LuLzsec : des faibles qui font la nique au fort, des malins qui déposent ici un slogan vengeur ou s'emparent là des secrets d'une organisation pour mettre sur la place publique leurs manœuvres obscures.
Mais le hacktivisme - une pratique technico-symbolique plus une stratégie mobilisant des moyens immatériels - n'est ni juste ni injuste en soi. Si la plupart de ceux qui s'en réclament parlent d'oppression et de droits de l'homme, cette méthode peut être employée au service des pire tyrannies ou des extrémismes les plus repoussants : ce que fait le cybercalifat ou l'Armée Electronique Syrienne n'est pas en soi différent des pratiques de dissidents soumis à la pire des répressions. Et il est toujours permis d'imaginer que la motivation "noble" dont se réclame le hacker (par exemple punir une compagnie qui pollue ou qui s'allie à des régimes autocratiques) nes soit qu'un alibi pour des opérations économiques, mercenaires, des règlements de comptes personnels, l'experssion d'ego surdimensionnés... Ledit hacktiviste pourrait d'ailleurs être un policier, un milicien ou un spécialiste recruté par une tyrannie et qui se présente comme un militant spontané.

Pouvons nous nous contenter de dire que l'hacktivisme vaut ce que vaut sa cause et que ce n'est qu'un moyen parmi d'autres des luttes ? Ce n'est pas si simple.
Que "fait" un hacktiviste qui ne soit ni une simple expression (écrire un texte, partager ou signaler un document..) ni une violence physique ? D'un point de vue technique, l'informaticien dira que l'on peut s'en prendre à la confidentialité des données, à leur intégrité ou à leur disponibilité. Selon une autre formulation technique, une attaque peut servir à saturer (c'est le cas d'une attaque par déni d'accès : le système ne fonctionne plus parce qu'il est soumis à trop de demandes), à exfiltrer (donc à "prendre du contenu", à s'emparer de connaissances auxquelles on ne devrait pas avoir accès) et enfin à "neutraliser", ce qui implique de rendre un site ou un système incapable de fonctionner correctement par exemple. Ces distincitons techniques sont certainement excellents, mais du point de vue de l'intention stratégique, nous retombons sur une autre trilogie. Soit l'attaquant cherche à s'emparer de données comme des photos ou des documents officiels théoriquement protégées, il vole les secrets de son adversaire. Soit il cherche à saboter un système et à lui infliger quelques heures d'interruption durant lesquelles les appareils ne fonctionneront plus, où les responsables adverses n'auront plus accès n'auront plus accès aux informations et dispositifs dont ils ont besoin. Soit, enfin, l'diée est de placer sur le site ou le système adverse une sorte de message, un slogan, une photo, qui lui fera perdre la face et montrera qu'il est impuissant face au hackitiviste malin.
Même si, dans la pratique, les trois logiques se mêlent probablement de fait (par exemple, il faut "un peu" violer certains secrets pour pouvoir ensuite mettre à mal le système), elles suggèrent trois logiques d'action politique.

S'emparer des secrets de l'autre et les mettre sur la place publique (si on ne les publie pas, on fait sans doute de l'espionnage industriel ou géopolitique, pas de l'action politique) c'est lui faire perdre des partisans, motiver les contestaires par l'indignation de ce qu'ils apprennent ou inquiéter l'adversaire qui réalise combien il est fragilisé. Cela peut aussi provoquer du désorde dans le camp d'en face, causer des pertes financières, de confiance, etc. Tout en apprenant éventuellement ses plans ou ses ressources.
Couper, altérer le système de la cible, c'est lui faire du mal, lui causer des pertes, créer une désordre propice pour mener une autre offensive, Cela équivaut à gagner du temps mais aussi souvent à faire passer un message : voyez comme nous pouvons facilement vous paralyser. Vous savez ce qui vous attend la prochaine fois.
Enfin l'opération peut se centrer sur l'humiliation de la victime . Si l'on peut, par exemple, "défacer" le site d'une autorité adverse, on la ridiculise, on renverse même symboliquement un rapport de force. À un degré de sophistication supérieur, un faux message d'une agence de presse, d'une administration peut susciter des effets de chaos, des paniques, et une perte de prestige.

Révélation/dénonciation, perturbation/paralysie, humiliation/provocation : il suffit d'ingéniosité (ou simplement de bonnes sources qui donnent les recettes efficaces), pour faire à son adversaire- directement ou indirectement via l'opinion- un dommage politique ou psychologique sans aucun rapport avec le nombre de partisans que l'on a ou avec les ressources dont on dispose. L'effet de synergie additionne le brio technique du "geek" avec le sens du message qui marque ou de l'acte emblématique, plutôt un héritage des protestataires : au total, il s'agit toujours d'affaiblir par le scandale, la désorganisation ou l'injure médiatisée par l'image.
Le hackitivisme contribue donc à modifier un rapport de force d'un manière qui peut être méritoire si elle s'en prend à ceux qui le méritent mais qui n'a rien de démocratique ou de juste en soi.
Au final, le hackitivisme réinvente, mais à travers la médiation de la technologie, ce qui est crucial, le principe de l'action directe inventivité par le mouvement anarchiste à la fin du XIX ème siècle : une action des avant-gardes qui révèle et radicalise à fois un rapport conflictuel, provoque le fort et solidarise les faibles.

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