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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Premier anniversaire du Califat
et guerre de civilisation(s) ?

C'est aujourd'hui le premier anniversaire de la proclamation du califat en Irak et en Syrie.
Depuis un an, nous n'avons su le combattre qu'en donnant le spectacle de la confusion stratégique et idéologique.

Confusion stratégique d'abord. Toutes les plus grandes puissances mondiales attaquent et bombardent les jihadistes ; leurs adversaires, de leur propre aveu sont les juifs, plus les chrétiens, plus les chiites, plus les sunnites non wahabites, dont les Kurdes, plus certains sunnites wahabites comme les saoudiens, plus le reste de la planète, ce qui devrait suffire à impressionner ... et ils propsèrent. Il gagnent du territoire. Ils attirent des milliers de combattants étrangers et reçoivent l´allégeance de 21 organisations islamistes. Visiblement la stratégie occidentale, et notamment sa composante "Combattre depuis les airs" sans oublier "faire du renseignement et déradicaliser" échoue. Elle nous contraint à nous poser la terrible question de l'allié : Bachar, les chiites pro-iraniens, les régimes autoritaires, qui doit nous aider. faire le travail au sol (en clair tuer quelques dizaines de milliers de personnes) que ne font pas nos avions et nos drones ?
Paradoxe : C'est rendre un très grand service aux djihadistes que de mener une guerre mondiale contre eux. Leur argument de recrutement numéro 1, étant que, précisément, les Occidentaux mènent une offensive mondiale contre les musulmans, qui sont, eux en situation de légitime défense contre ceux qui agressent le califat, seule terre soumise à la justice. Au fond, c'est s'élever à la dignité d'ennemi principal digne d'une guerre mondiale des plus grandes puissances. La prophétie est autoréalisatrice.

La confusion idéologique se traduit par un embarras sémantique qui prend des proportions grotesques. Nous prendrons pour exemple la "guerre des civilisations" de Manuel Valls comme symptôme d'une angoisse typiquement occidentale. On y revient sans cesse : faisons-nous la guerre ? et si oui à qui ? à des gens, à un principe, à des valeurs ?

Nos élites éprouvent une double peur :
- D'abord de reconnaître la nature d'une hostilité mortifère qui vise notre système en tant que tel, c'est-à-dire comme principe dominant et qui se croit en expansion. Nous ennemis jihadistes nous haïssent pour nos espoirs, pas pour nos échecs (pas parce que nous ne serions pas assez tolérants, ouverts à l'autre, égalitaires, respectueux des minorités et des droits individuels, habités de "phobies", etc., bref par un manque). ils ne nous haïssent même pas pour nos "réussites" comme s'en sont vanté un moment les Amércains. L'idée même que la réalisation de nos principes politiques, économiques et idéologiques soit la pire des abjections pour eux et vice-versa dépasse visiblement l'entendement de beaucoup.
Certes, nous n'avons pas été comme les américains jusqu'à dire qu'il s'agissait de "contrer l'extrémisme violent" pour éviter de parler de guerre ou de quelque chose qui évoque vaguement l'islam, mais, au moment où nos avions bombardent l'Etat islamique qui, lui-même,commande à une population et bat monnaie, quand nos soldats affrontent des guérillas au Mali et au moment où des jihadistes tuent en France à la Kalachnikov ou au couteau, cela commence quand même à ressembler à une guerre. Ou alors à quoi ?

- Seconde source d'angoisse : guerre contre qui ? Comment désigner l'ennemi qui, lui, n'a aucun mal à nous nommer ? ni à se désigner lui-même comme jihadistes, ou partisans du califat.
Certains ont essayé "guerre au terrorisme", absurde puisque le terrorisme est une méthode non une idéologie ou un pays.
Oublions charitablement "islamo-fascisme" qui est une contradiction dans les termes : le fascisme en tant que nationalisme identitaire et comme culte du peuple incarné par le chef est aux antipodes de l'idée d'Oumma planétaire et de Charia.
Guerre des civilisations ? Notons d'abord que même G.W. Bush disait qu'il ne faisait pas la guerre à une religion, ni à une civilisation mais à "ceux qui haïssent notre liberté" ce qui est pompeux.

Au fait, de quelle(s) civilisation(s) parle Manuel Valls ?
Ou il veut dire que les représentants de deux civilisations s'affrontent comme la byzantine et l'ottomane (et cela finit par la prise de Constantinople en 1453, mauvaise perspective pour le Basileus Manuel). Et dans ce cas, les civilisations seraient les grands systèmes techniques, scientifiques, économiques et religieux - au sein des quels s'épanouissent des cultures particulières qui se fertilisant parfois. C'est peut un être un peu se pousser du col que d'imaginer que le salut de la civilisation destinée à durer des siècles, héritant de l'antiquité gréco-Romaine, du christianisme, des Lumières, de la révolution industrielle et des révolution de culturelles post romantiques, bref ce qu'il est convenu de nommer "civilisation occidentale" dépend d'une fraction solférinesque de la classe politique française et de son vocabulaire.
Le premier ministre avait pourtant affirmé avant la phrase fatale : «Nous ne sommes pas dans une guerre contre une religion, contre une civilisation» ; maintenant, il semble plutôt suggérer qu'il s'agit,en fait, de défendre les valeurs de "la" civilisation unique donc d'un modèle universel contre sa destructrion par les barbares. Ces gens-là sont des sauvages, en somme, et il faut s'en défendre pour le plus grand bénéfice de nos contemporains.
C'est la guerre de la civilisation contre les peuplades non civilisées soit positive -comme le pensait Jules Ferry qui voulait développer un colonialisme de gauche pour leur imposer la civilisation supérieure, celle qui implique raison, liberté et prospérité - soit défensive : se préserver derrière d'infranchissables murailles les envahisseurs venus du désert des Tartares.
Nous ne doutons pas une seconde que les partisans de l'État Islamique n'accomplissent des actes barbares -brutaux, destructeurs et cruels-, mais ce serait une erreur de les réduire à une pure négativité. S'ils attirent, et pas seulement des gens qui veulent mourir, si des milliers de gens émigrent au pays de Cham (Irak et Syrie) pour mener une vie enfin digne à leurs yeux, c'est parce que le jihadisme est aussi et surtout un universalisme. Son projet d'unification et d'égalité sous une seule loi divine régissant tout, des comportements les plus intimes à la géopolitique, est bien un projet universel au service de "valeurs". Qu il faut opposer à "notre" universalisation de la démocratie, du marché et de l'individualisme.
En fait, ces controverses sémantiques, avec leur corollaire, la peur politiquement correcte de "faire l'amalgame" ou de "stigmatiser et diviser" ou encore de rompre le "vivre ensemble" constitué autour de nos "valeurs" vient simplement de montrer a quelle vitesse s'est effacé ce qu'il fut convenu de nommer esprit du 11 janvier. La grande cérémonie expiatoire et unitaire (au moins pour les couches suprérieures blanches diplômées urbaines) aura créé un instant l'illusion que des forces de l'esprit pouvaient repousser celles de la haine sanguinaire. Malheureusement, à celui qui vous fait la guerre -et que pour notre part nous n'éprouvons aucune gêne à nommer jihadiste ou salafiste armé- il ne suffit plus d'opposer le spectacle de notre supériorité morale.

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