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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Dans la tête du tueur de Charleston
Que se passe-t-il dans la tête de l'homme le plus haï des États-Unis ? Dylann Roof, le jeune "suprémaciste a tué neuf évangélistes noirs à Charleston soulève trois mystères américains.
Celui des "mass murders" ou "mass shootings", d'abord, ces crimes souvent accomplis par des jeunes gens qui tirent sur tout ce qui bouge, parfois sur des gamins de leur âge (on en compte au moins 25 depuis les années 90).
Celui des "hate crimes",le fait de tuer ou agresser quelqu'un en raison d'un préjugé envers la catégorie (raciale, ethnique, religieuse, sexuelle, etc.) à laquelle il appartient.Une notion que l'on retrouve peu ou prou dans de nombreuses législations comme circonstance aggravante mais particulièrement sensibles aux USA.
Enfin la catégorie terroriste, dans la mesure où Roof en frappant des cibles symboliques voulait, de son propre aveu, déclencher une guerre raciale et délivrer un message aux Noirs. Frapper une cible symbolique pour provoquer des bouleversements historiques et pour faire savoir quelque chose (qui l'on représente, pourquoi l'on combat, ce qui est reproché à l'ennemi, ce que l'on revendique, etc.) est bien la caractéristique d'un acte terroriste. C'est un recours à la violence spectaculaire dans un but politique (changer un rapport de pouvoir), idéologique (faire prédominer ses valeurs) et publicitaire (faire connaître sa cause).
Enfin et surtout Roof explique son action et comme nombre de terroristes (y compris individuels dits "loups solitaires") il théorise.
Outre sa page Facebook désormais fameuse, le jeune suprémaciste (dont le physique à la Cabu grognon ne ressemble guère aux costauds tatoués que l'on voit dans les feuilletons télévisés) publie sur un blog une sorte de confession/manifeste.
Il s'y présente comme né dans un milieu non raciste et ayant plutôt eu de bons rapports avec les enfants noirs à l'école. Sa "prise de conscience" raciale se serait réalisée en 2012, au moment de l'affaire Trayvon Martin, le jeune Noir tué par le vigile Zimmermann (finalement absous par le tribunal ce qui déclencha des émeutes). Découvrant en même temps sur Internet des statistiques qui montrent qu'aux États-Unis un blanc a cinquante fois plus de chances de se faire tuer par un noir que l'inverse (statistiques dites sur les crimes "Black on White", Roof rentre dans le cycle de la paranoïa et du ressentiment.
Du coup se développe un contre-discours sur le thème : les médias et le système nous mentent, ils nous culpabilisent au nom de fautes imaginaires ou exagérées de nos ancêtres... Roof s'enflamme également à propos du phnomène du "White Flight" (la "fuite des blancs", leur migration hors des zones urbaines où s'installent des populations de couleur ou allogènes.
Si Roof tient des propos "classiquement" racistes sur le classement des blanc, des noirs, des hispaniques des jaunes, etc en terme d'intelligence, violence, et rivalité entre les ethnies, le plus fascinant de ce manifeste, d'ailleurs assez court et basique, est la représentation qu'il se fait des blancs comme doublement perscutés et par les vrais racistes que seraient les noirs, les jaunes, les minorités à très forte conscience identitaire... et par la culpabilisation qu'entretient le système.
La peur de disparaître et la conviction qu'il faut réagir avant qu'il ne soit trop tard : ce sont deux ingrédients classiques qui suffisent à faire basculer un esprit nourri de télévision et de séries B (les références doctrinales de Roof sont des répliques de films d'action qu'il cite comme si c'était du Kant). Roof était persuadé d'accélérer l'histoire et de déclencher une prise de conscience. Mais au-delà de son délire individuel, il reflète les terreurs d'une Amérique travaillée par l'échec de son modèle universaliste.

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