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Maccarthysme 2
II Nouvelle peur et nouvelles sorcières

Dans le billet précédent, nous caractérisions le maccarthysme (au sens large, pas seulement sa forme historique des années 50), comme la recherche de traîtres par crimepensée - infiltrés et complices du système adverse - combinée à une crainte irrationnelle du risque "spirituel", subversion et désinformation, qui menacerait un système pourtant libre (mais justement vulnérable parce que libre).
La composante  "peur rouge", présupposait l'efficacité de la propagande adverse, y compris sur les élites nationales. Donc la crainte des techniques scientifiques de mensonge et de  dissimulation au service d'une vision du monde conquérante. Cela justifierait de leur répondre par d'autres armes, et de mobiliser contre-propagande et contre-influence (car il est bien connu que l'autre manipule et que nous ne faisons que rétablir la vérité). Face à la guerre révolutionnaire soviétique, la riposte se voulait politico-militaire mais aussi médiatico-psychologique.

Ce qu'il y avait de délirant dans ce système, ce n'était pas de croire que les soviétiques aient fait de l'agit-prop ou menti comme des arracheurs de dents -cela, c'est indéniable- ni de dire que leur régime ait été effroyable -il l'était-. C'est d'attribuer à des bureaux place Djerzinski, la capacité de manipuler les médias ou les élites du monde entier, jusqu'aux USA. Et surtout de s'imaginer qu'en tarissant la propagande de Moscou (donc son argent et ses agents), l'Amérique se guérirait par démarche de purification idéologique qu'il faudrait ensuite appliquer au reste du monde. Que, dans certains pays européens plus d'un électeur sur quatre ait voté communiste, que les élites intellectuelles aient été séduites par le marxismeou que les révoltes anticolonialistes aient reçu le soutien de l'URSS, voilà qui s'expliquait uniquement par la manipulation mentale.

L'actuel conflit russo-ukrainien offre un exemple de résurgence de cette mentalités de guerre froide, à peine rajeunie par des  considérations high tech sur le rôle du Web et des trolls. Un péril menacerait le monde : la terrifiante efficacité de la guerre que nous mène Poutine par les armes et par les images. Elle a trouvé son nom :  guerre "hybride" dite aussi "non-linéaire". Elle combine moyens conventionnels et non conventionnels : soutien à des forces militaires irrégulières, actions de déstabilisation, propagande intense, action cyber  le tout parallèlement à des gesticulations diplomatiques et militaires. Cette notion est devenue particulièrement populaire dans les milieux de l'OTAN à qui elle sert de grille de compréhension de la guerre du Donbass.

Il y a là une composante militaire dont nous ne discuterons pas la pertinence. Quoi que nous ayons peine à saisir en quoi l'aide russe à l'insurrection de l'Est ukrainien par fourniture d'armes et soutien politique se distingue fondamentalement de ce qui se passe dans n'importe quelle guerre séparatiste ou insurrectionnelle des quarante dernières années. Que l'on prenne le FLN en Algérie, les  les albanophones au Kosovo, les indépendantistes du Cachemire, l'Alliance du Nord de Massoud en Afghanistan, ou vingt autres cas, il n'est pas difficile d'identifier des insurrections armées soutenues par des États, menant simultanément une lutte militaire et politique et soutenus par des opérations d'influence auprès de l'opinion internationale.

Mais, plus important que ces considérations sémantiques, on voit se dessiner depuis plusieurs mois un mouvement de mobilisation international destiné à contrer la propagande dite pro-russe. Voire à la réprimer comme en Ukraine ou l'interdire comme en Lituanie.
Ainsi, le rapport du  Conseil européen du 20 mars 2015 demandant à Mme Mogherini de monter un plan de communication stratégique (une "troll patrol" pour la bataille de l'information, la création d'une I-army ukrainienne recrutant en ligne des hacktivistes pour lutter sur les réseaux sociaux, le programme de contre-propagande de l'OTAN ou les nombreux appels à un effort de contre-influence américaine qui la rendrait digne de la "diplomatie publique" anti-soviétique du temps de la guerre froide.

Mais le plus étonnant est Brochure "The Menace of Unreality : How The Kremlin Weaponizes Information, Culture and Money" par The Interpreter et le Institute for Modern Russia de l'oligarque Mikhaïl Khodorovsky qui se donne pour but de réveiller une Amérique assoupie. À travers Russia Today, Spoutnik et des relais, mouvements politiques de droite et de gauche et ONG, Poutine serait en train de créer "une Internationale autoritaire anti occidentale" Il serait donc ultra urgent de réintroduire les instruments d'une contre-propagande auxquelles la naïve Amérique aurait trop tôt renoncé. Face aux budgets russes de diplomatie publique et à son lobbying, il faudrait, par exemple, réactiver Voice of America, si efficace pour influencer les populations de l'est au-delà du rideau de fer. Du reste, le régime de Poutine serait "plus dangereux que la superpuissance soviétique" car il  combinerait la connaissance d'Orwell avec le savoir-faire de Don Draper (un personnage de la série télévisée Mad Men qui incarne le baratineur d'agence de publicité. ultra charmeur et capable de vendre n 'importe quoi à n'importe qui). Résumons : la Russie est en "guerre avec la réalité", et "militarise" information, culture et argent, bref, elle a inventé une version satanique du soft power.

D'où quelques propositions comme celle  de « réunir les représentants des médias internationaux et des experts pour se mettre d'accord sur une définition de la propagande et examiner la possibilité d'introduire un système de notation permettant d'évaluer et de déterminer le taux de désinformation. Le système de l'indice de liberté de Freedom House et l'indice de perception de la corruption de Transparency International pourraient être utilisés comme un modèle, en élaborant un système de notation qui permettrait de classifier la conduite dans l'espace de l'information. » Suivez mon regard...

Même s'il s'agit là des idées d'un groupe néoconservateur particulièrement virulent, le fait que ces suggestions de censure soient reprises sans sourciller, y compris en France, est assez significatif.
Personne ne prétend, bien entendu que Rossia Today ou Spoutnik soient indépendants du Kremlin, ni que Poutine ne dirige l'opinion de son pays. Il semble même démontré qu'il emploie des armées de "trolls" pour soutenir le point de vue de la Russie sur les réseaux sociaux. On pourrait certes objecter que Fox News ou CNN ne relaient pas non plus des points vue très critiques sur Porochenko, ni n'ont de collumnist ouvertement pro moscovite, ou encore que Voice of America et la "e-diplomacy" du Département d'État font quelque chose qui ressemble quand même à de la propagande, ou à une version militaire de l'astro turfing mais ce n'est pas là ce qui importe.

C'est plutôt l'appel une lutte idéologique reposant sur des postulats :
- la croyance en l'hyper-efficacité du complot poutinien : l'internationale antilibérale exploiterait à la fois les vieille recette du léninisme plus les pouvoirs de la culture du divertissement, non pas tant pour faire de la propagande positive en faveur du régime (ou alros marginalement), mais surtout pour créer de la confusion en profitant de l'ouverture des sociétés ouvertes. Le fait, par exemple, que la propagande russe soit certainement efficace sur les Russes (dont, curieusement, elle prétend défendre les intérêts nationaux ) mais quasiment sans effet en Europe ou aux USA (vous connaissez beaucoup de gens qui s'informent sur Rossia Today et suivent les tweets en cyrillique ?) échappent totalement aux tenants de cette théorie. Et, bien sûr, pour eux, plus l'agression russe contre les cœurs et les esprits est redoutable, plus s'imposent des mesures prophylactiques. 
- l'ignorance de tout autre facteur explicatif : de la même façon l'idée que les russophones d'Ukraine puissent être russophiles (et qu'accessoirement ils l'aient fait savoir dans les urnes avant et après Maïdan) semble sans aucun poids.. Que des populations aient une culture et une identité, qu'elles désirent défendre des intérêts géopolitiques, que l'on ne pense pas pareillement dans le Donbass ou au Texas, que des pays différents aient des intérêts de puissance différents ou, tout simplement, qu'un être humain ne désire pas rejoindre le système libéral, voilà qui ne peut s'expliquer que par un lavage de cerveau.
- la criminalisation du projet russe : il prend des dimensions apocalyptiques, puisqu'il ne viserait à rien moins qu'à "tuer" la réalité. Pour un peu, ce serait pire que Staline qui voulait simplement conquérir le monde.

Le besoin de produire un ennemi principal et d'entretenir des peurs n'est pas quelque chose de nouveau en politique. En revanche, la peur d'une contamination par les instruments même qui symbolisent notre société dite de l'information est plus typique d'une crise du système. Là où les arguments "il n'y a pas d'alternative" ou "nos valeurs universelles" ne suffisent plus, il faut bien invoquer la figure du diable et lui prêter la terrifiante séduction des apparences.


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