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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme et État
Ennemis et rivaux mimétiques

Du terrorisme, il fut souvent rappelé qu'il est une méthode et non une idéologie. Il s'agit d'une stratégie provisoire : le pratiquant (le terroriste) n'a pas vocation, contrairement à un militaire, par exemple, à exercer à vie sa terrible profession. Il espère forcément qu'un jour, ses revendications seront satisfaites, qu'un jour les masses le rejoindront, qu'un jour son groupuscule deviendra une armée insurrectionnelle victorieuse ou un parti officiel, qu'un jour il obtiendra une réparation politique à l'injustice qu'il dit combattre... Par ailleurs, le terrorisme, s'il est provisoire se pense dans une perspective ou un projet historique et peut se mettre au service des causes les plus opposées, identitaires ou internationalistes, anarchisantes ou autoritaires... Trouver des caractéristiques "essentielles" du terrorisme, historiquement, techniquement et idéologiquement variable, semble donc difficile.
Il existe pourtant une déterminant inévitable : le terrorisme ne peut se concevoir que dans son rapport à l'État. Héritier du régicide (qui veut tuer le mauvais prince pour le voir remplacé par un souverain plus vertueux), le terroriste s'adresse forcément à l'autorité étatique, qu'il veuille :
- la détruire (dans une perspective nihiliste ou anarchiste)
- la chasser d'un territoire (séparatisme)
- s'en emparer pour donner enfin le pouvoir au peuple (terrorisme révolutionnaire)
- le remplacer par une autre forme de pouvoir politique (tel un califat obéissant enfin à la loi divine et non plus à la loi de hommes)
- le contraindre, par exemple à cesser une guerre, à quitter un territoire, à libérer un prisonnier politique...
- Éventuellement le pousser à être plus autoritaire et à réprimer davantage ( si telle fut bien la motivation des "straghe di Stato",les massacres d'État et des bombes qui ensanglantèrent l'Italie des années de plomb).
Ceci semble évident quand l'attentat frappe un représentant de l'État (ministre, fonctionnaire, soldat ou policier) ou quand, comme les Brigades Rouges, il dit vouloir "frapper au cœur de l'État". Bien sûr il n'est pas rare que la balle ou la bombe (ou l'avion dans le cas du onze septembre) ne vise des civils que l'on dira "innocents", pris au hasard. Mais dans ce cas, le citoyen est exécuté en tant que complice de son gouvernement, condamnable ne serait-ce que du fait de sa nationalité ou du crime de ne pas s'être soulevé (nul n'est innocent). Voir les justifications théologiques avancées par les jihadistes pour excuser le meurtre des femmes ou des enfants : ils paient des impôts à l'État oppresseur ou les enfants seront de futurs soldats...

Mais l'État n'est pas seulement la cible, directe ou indirecte, du terrorisme et de son message de défi et de menace. Il en est d'un certain point de vue le modèle et le concurrent.
Laissons de côté la question du "terrorisme d'État" qui semble passablement artificielle puisque terroriser l'ennemi (ou le rebelle, ou le dissident, ou le criminel) a toujours été une des armes psychologiques utilisées par le souverain. Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas de crimes de guerre ou de répression aussi condamnables que le terrorisme. Bien au contraire. Simplement, le terrorisme ne peut être pratiqué que par un acteur "privé" et volontaire et non investi du fameux "monopole de la violence légitime". mais il n'y a guère de groupe terroriste qui ne se justifie au nom d'une violence préalable, celle de l'État, envahisseur ou oppresseur, qui serait, en somme, le vrai terroriste. Voire au nom du principe : vous bombardez nos frères, nous vous posons des bombes
Le groupe terroriste tend volontiers à mimer l'État, notamment en se proclamant souvent armée secrète ou de libération, front ou brigade de ceci ou de cela. Cette référence à la fonction martiale implique que le combattant se considère comme "régulier", telle la bande à Baader réclamant le statut de prisonnier de guerre, ou affirmant que sa "guerre du pauvre" sans uniforme et ne armes lourdes, est plus légitime (elle se pratique par ordre divin, au nom du peuple, comme "freedom fighter" combattant un occupant ...). Et, dans tous les cas, qu'il se considère comme investi du droit d'établir une sorte d'état d'exception
Du reste, quand le terroriste tue, il proclame souvent qu'il applique une décision de justice (peu importe qu'elle soit divine, populaire ou qu'elle, ressorte au principe du talion ou de la légitime défense) : toujours est-il qu'il prend dans ses mains le de droit de punir, un oppresseur ou le représentant d'un système, et qu'il se fait volontiers procureur, juge et bourreau d'un même mouvement.
Le rapport du terroriste avec l'État passe, bien sûr, par la violence physique (celle des attentats et celle de la répression) mais surtout par la violence symbolique. Ou plutôt par l'interprétation symbolique de la violence. Là où l'État tend à criminaliser ou à psychiatriser le terrorisme, en le ramenant à une folie, une barbarie, un phénomène sectaire ou mafieux, le groupe terroriste tire sa violence vers le haut, comme si le droit de choisir l'ennemi de la Nation, et de punir les criminels lui revenait d'une légitimité supérieure. Le terrorisme renvoie à l'État aussi dans la mesure où il a à voir avec la mort instrumentalisée comme manifestation de justice ou instrument de spectacle.
De son côté l'État -sans même évoquer l'hypothèse où il serait commanditaire d'attentats dans d'autres pays où celle où il manipulerait des groupes sur son propre territoire - tire avantage du pouvoir terrifiant du mot terroriste pour disqualifier ses adversaires, réduire leur représentativité politique et criminaliser leur desseins. Ainsi les manifestants du printemps arabe qualifiés de terroristes ou de pro-terroristes par ben Ali ou Moubarak. Ou les autorités ukrainiennes intitulant "opération antiterroriste" leurs opérations militaires contre les séparatistes de l'est.
Dans un autre registre, le président Hollande qualifiant de "terroristes" les passeurs Libyens qui laissent se noyer les clandestins ou en disant qu'en Irak nous faisons la guerre au terrorisme, pas à un peuple ou à une religion, manifeste clairement combien le terme "terroriste" devenu un synonyme de Barbare est vidé de sens et dépolitisé. Surtout, une classe politique qui pense en termes de performances techniques et de modèle universel ne peut donc concevoir l'hostilité culturelle ou politique que comme une forme de maladie mentale ou de perversité, un archaïsme condamnable.

Cette concurrence État / terrorisme porte sur la qualification des faits et leur interprétation symbolique ; elle passe donc aussi par une autre forme de compétition qui se mesure elle en temps de cerveau humain et pour la hiérarchie des émotions.
Gouverner, disait déjà Hobbes, c'est paraître et, longtemps, le pouvoir du souverain s'est manifesté par la double capacité de contrôler les messages sur son territoire et d'attirer l'attention populaire, si possible la fascination ou la soumission, par le spectacle de son autorité. Or voici que le terroriste parvient à se faire entendre et par le fracas des armes et en faisant répercuter son message d'accompagnement (ne serait-ce que par l'écho médiatique qu'il reçoit forcément). C'est la guerre du spectacle scénographiée des deux côtés. Pour le terroriste, il s'agit de produire une violence signifiante, clivante, et surtout dramatique qui oblige chacun à choisir son camp, afin de créer l'impression d'un fragilité ou d'une prochaine disparition de l'institution. De l'autre, il s'agit d'imposer l'image de la stabilité du pouvoir, du courage des populations dont on dit rituellement qu'elles défient les terroristes et les condamne à l'isolement et à la dérive.
Le terroriste est un Janus. Une de ses faces est obscure : il vit dans le secret, échappe à la police et prépare en se cachant des actions surprise. Mais son autre face cherche la lumière, y compris celles des projecteurs. Et par ce qu'il dit et par ce qu'il fait (notamment le choix de la victime symbolique), il s'impose sur la scène, contredisant de sa voix discordante le discours rassurant de l'État protecteur rassurant, détenteur de la légitimité et maître du territoire.

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