huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
La vérité, il y a des bureaux pour ça
Tweets, trolls et dialectique du faux

L'Elysée vient de se doter d'un second compte Twitter (qui s'ajoutera donc à @Elysee) : il sera spécifiquement voué à la lutte contre les rumeurs, et se nomme @Elysee_com ; il est géré par Gaspard Gantzer, directeur de la communication du palais présidentiel. La mission officielle est de dialoguer avec les citoyens et de "corriger des informations erronées ou imparfaites que l'on a vues sur le Web".
Le compte a suscité nombre de commentaires, surtout son logo sensé représenter un faisceau de licteur stylisé : les internautes tendent plutôt à voir, suivant les âges, une francisque, la tête de Goldorak, un avion qui s'écrase, un épineux sex toy à la McCarthy ou un Kinder Surprise volant.
Outre qu'il fournit des formulaires pour écrire au Président, ce qui est fort utile, le compte est sensé "démentir les rumeurs". Il faudra juger sur pièces ce que valent ce ministère de la vérité ou ce "corrector errantium" version laïque, mais il est permis de douter que 140 caractères émanant du sommet de l'État - la maïeutique gaspardienne -soient les plus crédibles pour faire taire rumoristes et complotistes.
Dans tous les cas, cette stratégie s'inscrit dans la logique des comptes ou sites de Marine le Pen, NKM ou plus anciennement Ségolène Royal, servant tous trois à démentir les contre-vérités et trucages dont elles s'estimaient victimes, comptes qui, il est vrai ne sont pas payés par le contribuable, pas plus que ne le sont les sites de fact-checking qui se multiplient dans les médias et passent au crible les déclarations publiques des politiques.
Dans autre genre, le ministre ukrainien de la Politique de l'Information, Iouri Stets vient de lancer le site i-army.org, en ukrainien et en anglais dont le but est de "tirer une balle de la vérité dans la conscience de l'ennemi", ce qui doit faire mal. Il suffit de s'inscrire (le volontariat impliquant donc sincérité et véridicité) pour contrebalancer la propagande russe dont on connaît l'omniprésente influence sur les médias ukrainophones et anglophones, voire occidentaux dans leur ensemble.
À rapprocher de la campagne prévue par l'Union Européenne pour lutter contre la propagande russe et préparée sous la houlette de Federica Mogherini, porte-parole de la diplomatie de l'EU. De façon générale dans les milieux atlantistes, il est de plus en plus question d'une guerre "hybride" en Ukraine où la propagande sur les médias transfrontaliers et les réseaux sociaux compterait autant que les Kalachnikov et les missiles. Tout cela réactive des vieux réflexes de guerre froide, lorsque Voice of America et autre Radio Free Europe combattaient le communisme en diffusant des programmes "destinés à rétablir la vérité" (nous, bien sûr, nous ne faisons pas de propagande, nous informons), dans les langues de l'est.»
Quel rapport entre tous ces faits (et nous aurions pu en évoquer d'autres comme les techniques de Tsahal sur les réseaux sociaux) ? Des États qui redécouvrent les techniques de "public diplomacy" (surtout à destination de populations étrangères) ne font, certes, pas la même chose que des spin doctors, chargés a priori de contrer les contenus subversifs des réseaux sociaux.
Restent des tendances qui pourraient être durables.
D'abord les appareils d'État sont de moins en moins réticents à officialiser ces dispositifs de "rétablissement de la vérité", puisque les adversaires sont forcément des menteurs. Il est bien connu que nos démocraties font de la contre-propagande dont tout lecteur de bonne foi saisit que c'est exactement le contraire de la propagande.
Mais ces discours de vérité se présentent comme réactifs, pour ne pas dire comme une sorte de légitime défense face à une puissance de persuasion russophone, arabophile ou fachosphérique suivant les cas, mais toujours décrite comme redoutable et manipulatrice.
Cette rhétorique de la réfutation oblige le fort à se prétendre faible et à jouer en contre reprend une technique,remontant au moins à la Première guerre mondiale, la métapropagande : elle consiste à décrédibiliser toute parole de l'adversaire voire toute critique politique comme une attaque délibérée et organisée contre la vérité. Donc non pas comme des opinions, ou comme des versions et interprétations certes partisanes (contrairement... voir plus haut) mais comme l'exécution d'un plan pour tromper et finalement agresser des populations innocentes.
Second élément intéressant : les bureaucraties du dévoilement s'adaptent à l'ère des réseaux sociaux et tentent d'imiter soit par la forme "cool", soit en recrutant de communautés de trolls du vrai et du juste les vecteurs et techniques de contestation de leurs adversaires.
Le discours d'État veut se juridiciser (désigner les faussaires et trancher des vérités de fait) plutôt que s'assumer comme une parole d'autorité et le travail idéologique tend à se présenter comme ce qui fut longtemps son contraire : la déconstruction critique. Sommes nous certains que ce soient des progrés ?


 Imprimer cette page