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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Jihadisme et impact symbolique
Frapper des millions à trois


Une phrase souvent citée de Raymond Aron dit que le terrorisme se reconnaît à ceci que son impact psychologique est très supérieur à son impact militaire. En ce sens, difficile de faire pire que ce qui s'est passé le 7 janvier : trois hommes (auxquels on découvrira peut-être une poignée de complices) ont, en quelques heures et quelques chargeurs, provoqué un traumatisme puis une mobilisation nationale et internationale sans exemple. Même au moment des crimes de Merah ou Nemmouche et sans doute même après de terribles attentats comme ceux de Madrid en 2005, le mécanisme de rassemblement symbolique et de communion de millions de braves gens n'a été aussi fort.
Les terroristes ont perdu, diront les bons esprits, puisque le peuple a démontré à la fois qu'il n'avait pas peur, qu'il défendait les valeurs fondamentales de la République dont la plus précieuse, la liberté d'expression, qu'il voulait continuer à vivre ensemble et qu'il ne faisait pas d'amalgame. Sans doute mais le "nous sommes tous Américains" planétaire d'après le onze septembre n'a pas empêché (suivi, il est vrai d'une politique sécuritaire et militaire désastreuse) l'aggravation du jihadisme au cours des quatorze années qui ont suivi. La manifestation de dimanche est-elle un triomphe du Bien soutenu par le peuple ou un adieu collectif aux années d'innocence où nous n'avions pas d'ennemis, nous allons vite le voir.

Mais, au-delà du facteur purement moral, comment expliquer une pareille mobilisation ?
- il y a bien sûr la dimension spectaculaire d'horreur pure (dix-sept personnes, peut-être dix huit en comptant le jogger qui aurait pu être battu par Coulibaly, tuées à l'arme à feu, en les regardant dans les yeux) même si on pourrait se dire que la petite fille de dix ans qui s'est fait sauter avec une ceinture d'explosifs au Nigéria ou le massacre d'environ deux mille personnes par Boko Haram dans la même semaine sont "plus barbares". Mais il y a la force des symboles : les trois tueurs qui étaient ont choisi de les additionner en frappant simultanément les représentants de la presse et d'une traditions française d'insolence sans limites, plus de braves policiers qui protégeaient les citoyens (une Black, un Blanc, un Beur, en plus!), plus des Juifs.... Difficile alors de ne pas s'identifier à une des catégories de victime, ou plutôt aux libertés républicaines dont elles incarnaient trois aspects, la parole, la protection et la coexistence des communautés. Mais, bien sûr, des milliers d'islamistes à travers le monde sont sans doute enchantés que l'on ait frappé ensemble ceux qui offensent le prophètes, les forces de répression de la France qui, pour eux, persécute les musulmans notamment au Mali, et la nation ennemie de Dieu. Le mécanisme victimaire ou celui du bouc émissaire fonctionne dans les deux sens. À l'offense faite au prophète, les tueurs voulaient répondre par une offense égale aux Croisés, aux Juifs et des Athées.

- Il y a aussi un effet contexte où goutte d'eau : après Merah, après Nemmouche, mais aussi au moment ou peut-être plus d'un millier de jeunes Français partent rejoindre le jihad en Syrie. Et, sur le plan international, dans un contexte où les forces jihadiste semblent progresser y compris en se territorialisant, en s'emparant de provinces entières, parallèlement au rythme des attentats, de Sidney à Jerusalem.

- L'hypermobilisation de ces derniers jours d'une France, celle qui avait mal à son identité et s'est un peu rassurée en se rapprochant, est aussi celle des foules qui se voient à la télévision : le thème unamimiste et visuellement incarné du peuple uni contre la barbarie. S'ajoutent de vrais coups de génie en termes de communication comme le hashtag slogan "#jesuisCharlie" qui implique à la fois "Je me reconnais dans la victime", "nous sommes un peuple" et "j'ai le courage", même si, une fois encore, ceci est dans l'ordre symbolique.

- Les réseaux sociaux, dont Twitter, qui est par excellence le média adapté à la contagion de proche en proche des indignations et des mobilisations (cf. le printemps arabe) ont joué à plein. Ils ont favorisé un rassemblement comme spontané de la société civile, même si les appareils politiques ou d'État n'ont pas été pour rien dans la grande manifestation/communion.

Revenons à l'essentiel : tout cela à trois (même avec un micro réseau de soutien)! Sans être en relations permanente avec une organisation planétaire qui leur aurait fourni des instructions et tout monté en amont (disons sur le modèle des kamikazes du onze septembre), mais sans être non plus des loups solitaires, à supposer qu'un tel animal existe, qui se radicaliseraient dans leur coin et passeraient brusquement à l'action.
Nous sommes donc en présence d'un tout petit groupe autonome et efficace.

Résumons les caractéristiques de ces jihadistes :
- ils pratiquent le "jihad des copains" entre frères ou amis du même quartier, entre gens ayant des rapports amicaux depuis des années
- les frères étaient repérés au moins depuis l'époque du "groupe des Buttes-Chaumont)
- ils ont fréquenté des prédicateurs et des mosquées extrémistes et ont eu successivement des guides spirituels, eux-mêmes bien repérés voire condamnés
- la prison (pour droit commun dans le cas de Coulibaly) a été un lieu de radicalisation et de rapprochement. Du reste ils sont passés par la case délinquance.
- le projet est probablement mené depuis des années ; du moins dans le cas des frères Kouachi, ils ont mené au moins deux projets liés au jihad depuis dix ans, ont été repérés et poursuivis par cela.
- ces gens avaient certainement de gros dossiers à la DCRI (et même aux USA pour Coulibaly). Le problème n'est pas que le renseignement n'ait pas fonctionné, mais que, sans doute faute de personnel, la surveillance ait été interrompue trop tôt, et/ou qu'un analyste n'ait pas décelé des symptômes du prochain passage à l'acte, chez ceux là parmi, il est vrai peut-être plusieurs milliers de dossiers. Difficile en tout cas (comme pour Merah, Nemmouche, etc.) de plaider la surprise.
- cerise sur le gâteau : la "ligne idéologique" des terroristes est des plus floue. Les frères Kouachi insistent sur leur rattachement au Yémen (donc théoriquement à l'organisation historique Al Qaïda pour la Péninsule Arabique) ce qui semble cohérent avec l'objectif de punir Charlie Hebdo (en particulier Charb) préconisé par cette organisation.Coulibaly, lui, semble se rattacher au califat, l'État Islamique, et se réfère à des revendications liées à la "persécution" qu'exerceraient les Français sur les musulmans au Mali et en Irak. Certes, ces gens là ne sont pas des intellectuels, mais il semblerait que des groupes puissent se rattacher, même de façon purement verbale, aux deux tendances dominantes du jihad : partisans du califat et "internationalistes" toujours rattachés à la vieille maison al Qaïda.

Les Français sont sans doute enchantés de rencontrer des soldats porteurs d'un Famas déchargé dans la rue, ou de voir des barrières devant les synagogues, les mosquées ou les écoles, mais le problème véritable est qu'il existe sans doute plusieurs groupes comparables qui préparent des actes similaires, et pas forcément pour dans quinze jours, et qu'il s'agit de les repérer à temps.

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