huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Mourir assiégé : la logique du sacrifice





Comme Mohamed Merah (ou si l'on remonte plus loin comme les jihadistes du groupes de Roubaix) les frères Kouachi ont-décidé de mourir en beauté plutôt que d'attendre un procès et une condamnation à perpétuité .
Ce ne serait pas illogique pour des gens qui prétendaient "avoir vengé le prophète" et qui sont sensés aspirer au statut de martyrs. Comme leurs frères engagés aux côtés de l'État islamique ou ceux qui commettent quasi quotidiennement des attentats "exotiques" dont ne parlent guère nos médias (cf. les cinquante morts chiites du 1° janvier à Sanaa au Yemen qui n'ont pas occupé beaucoup d'émissions spéciales chez nous).
Sauf exploit toujours possible du GIGN, la fin par le fer et par le feu semble l'hypothèse la plus logique. Nous reprenons ici quelques éléments de réflexion sur cette mort-sacrifice des kamikazes et autres terroristes décidés à périr les armes à la main.

Mourir en tuant un maximum d'ennemis, éventuellement en se faisant sauter ou en mitraillant ses attaquants, le tout sans considérer que l'on se suicide, ce qui serait lâche, voilà qui n'a rien de nouveau. Plusieurs traditions y incitent :

- Tradition militaire d’abord. Il est relativement facile de persuader de jeunes hommes de mourir jusqu’au dernier pour la gloire posthume, pour retarder l’ennemi, le braver ou en tuer le plus grand nombre.
Dans certains cas, l’idée d’un échange de morts est plus explicite encore. Ainsi, les généraux romains pratiquaient le rite de la devotio avant une bataille qui semblait désespérée : non seulement, ils acceptaient de périr, au combat mais ils se vouaient aux puissances infernales, pourvu qu’elles garantissent la victoire aux légions. La référence qui revient le plus souvent est celle des pilotes japonais qui précipitaient leurs avions contre des navires américains pendant la guerre du Pacifique. On sait que kamikaze signifie « vent divin » ou « souffle des Dieux », par allusion à la tempête providentielle qui empêcha la flotte mongole d’envahir le Japon en 1281, mais on ignore que l’autre nom des unités kamikazes était « unités spéciales d’attaque par le choc corporel ».
Car dans ce cas, comme dans celui des hommes-torpilles ou des unités « Selbstropfer » que préparaient les Nazis au moment de leur défaite, il s’agit bien d’utiliser les corps comme vecteurs et pour améliorer l’effet de choc. Le « suicide » répond en l’occurrence à un besoin rationnel : mieux diriger les forces, gagner de la distance, économiser des moyens mécaniques ou de coûteux projectiles qui se disperseraient loin de la cible. Le sacrifié est l’arme des derniers mètres. Le principe d’économie impose de lui faire porter l’explosif au plus près de l’objectif, que ce soit à pied, en voiture ou en avion..
Même raisonnement chez les vietminhs qui employaient bicyclette et pousse-pousse pour faire exploser de la dynamite au plus près des soldats français, quitte à sauter avec eux. Dans une variante, l’homme est utilisé pour faire dépenser des explosifs à l’adversaire. Ainsi, pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak, les très jeunes basidje chiites iraniens se précipitaient sur les champs de mine pour ouvrir la voie aux « vrais » soldats.
Toutes ces innovations militaires sont liées à l’évidence à l’emploi des explosifs modernes.
L’anglais utilise suicide-bombing pour désigner l’action de celui qui provoque une explosion en sachant qu’il périra à cette occasion. Il est vrai que la langue anglaise, avec son bombing ne distingue pas la bombe lancée par un avion et celle qui est portée par un homme. Or cette différence linguistico-militaire fait toute la différence juridique entre un soldat et un terroriste. Comme l’avait déclaré un chef du Hamas « Le jour où nous posséderons des bombardiers et des missiles nous songerons à changer nos méthodes de légitime défense. Mais, pour le moment, nous ne pouvons répandre le feu qu’à mains nues et nous sacrifier. »
Aujourd’hui, celui qui ne dispose ni de missiles intelligents à visée high tech, ni de bombardiers « furtifs »transporte donc l’explosif au plus près de l’objectif. C’est low tech et efficace. Il compense la portée et la précision technique par la proximité et la décision humaine.

- Une seconde tradition glorifie le suicide comme prix à payer pour tuer un ennemi remarquable: c’est celle des régicides, tyrannicides et autres pratiquants de l’assassinat politique. Mourir en commettant l’attentat (ou après l’attentat) a longtemps été la règle plutôt que l’exception. Les sicaires juifs tiraient leur nom de leur épée courte, faite pour une attaque surprise « en civil » contre l’occupant romain ou le Pharisien collaborateur. Les hashishins du XIIIe siècle luttaient contre les Turcs ou les croisés et périssaient en accomplissant leur mission. Ces sectaires ne raisonnaient pas très différemment de Jacques Clément ou Ravaillac : celui qui va tuer un roi ou un chef ennemi à l’arme blanche, entouré de ses gardes, sait qu’il finira sur l’échafaud ou abattu sur place. Il décide de sacrifier sa propre vie pour « gagner » la vie d’un ennemi de Dieu ou du Peuple. Logique de l’orgueil individuel ou logique de secte, dans les deux cas, c’est une affaire de prix à payer, donc encore d’économie.

- Enfin, suivant une troisième tradition, propre au terrorisme, il est bon et utile de mourir en tuant car cela prouve quelque chose. « Un révolutionnaire est un homme perdu » claironne Netchaiëv, dont s’inspirera Dostoïevski, dans les Possédés. En d’autres termes, celui qui lutte pour la révolution accepte de renoncer à tout ce qui n’est pas la révolution, à commencer par la vie. Un terroriste lucide sait que sa « durée moyenne » de vie, la période où il peut agir avant d’être pris ou abattu, est relativement courte. Il s’en console en se disant qu’une existence qui n’est pas consacrée à la révolte et à la lutte contre les oppresseurs équivaudrait déjà à la mort. Le message est : « Perdus pour perdus, nous ne faisons que nous défendre. Il ne faut pas se laisser massacrer sans rien faire, sans témoigner. ».
Cette thématique se retrouve par exemple dans les milieux proches des Black Panthers des années 60. Pour Huey Newton «…il n’y a plus qu’un seul choix : ou bien accepter le suicide réactionnaire ou bien accepter le suicide révolutionnaire. Je choisis le suicide révolutionnaire… Le suicide révolutionnaire est provoqué par le désir de changer le système ou bien de mourir en essayant de le changer. »

Surtout, la mort du révolutionnaire devient exemplaire, pour ne pas dire publicitaire : elle exalte des camarades à suivre la même voie, elle radicalise les rapports entre exploiteurs et exploités. Théorie qui n’est d’ailleurs peut-être pas si fausse : Vladimir Oulianov serait-il devenu Lénine si son frère n’avait été pendu pour terrorisme ? Dans la dernière scène des Justes de Camus, l’héroïne, raconte l’exécution d’un camarade et résume bien cette joie contagieuse de l’échafaud commune à tant de terroristes : « il avait l’air heureux. Car ce serait trop injuste qu’ayant refusé d’être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n’ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort. » La mort du terroriste fait partie de la scène terroriste. Pascal a raison de dire que le fait qu’une cause trouve des partisans prêts à se faire trancher la gorge pour elle ne prouve rien en sa faveur, mais cela ne nuit pas à sa séduction mimétique bien au contraire.

Pour le kamikaze, mourir dans l’action, c’est en démultiplier la valeur pédagogique. .


Martyre, spectacle et imitation

Outre qu’il synthétise les trois traditions que nous avons résumées - la mort à rentabiliser, la mort à échanger, la mort à imiter - que reste-t-il donc de spécifique dans le phénomène kamikaze islamiste ?
Sans doute la nature de sa force contagieuse. Non seulement, le jihad trouve toujours des volontaires, mais leur taux de renouvellement ne faiblit pas. Tout se passe comme si la piétaille de l’islamisme appliquait le précepte du Hagakuré, le code d’honneur des samouraïs, « Entre deux solutions, mieux vaut choisir celle qui implique sa propre mort ». Et les moyens de diffusion médiatiques n’y sont pas pour rien.

Quand, dans les années 80, le Hezbollah lance la « mode » de l’attentat-suicide, elle est suivie par d’autres groupes, dont les Martyrs d’al Aqsa, proches de l’OLP pourtant guère suspects de céder au « culte de la mort » chiite.
Quand les tigres tamouls, hommes et femmes confondus, se préparent à donner leur vie, ils montrent en riant aux journalistes, les capsules de cyanure qu’ils portent sur eux.
Quand les dix-neuf du 11 Septembre font écraser des avions au cœur du sanctuaire américain, ils suscitent des émules à la périphérie de notre monde.
Quand les Palestiniens se font sauter dans les bus, les enfants de la bande de Gaza collectionnent leurs portraits en vignettes et jouent à une sorte de Pokemon pour islamikazes.
Quand les jihadistes irakiens se préparent au « martyre », ils dictent des cassettes-testaments. Elles sont montées comme de mauvaises bandes-annonces (Kalachnikov cartouchières croisées, et décor fait de banderoles aux inscriptions grandiloquentes). Puis, ils se font filmer embrassant les camarades, et partent pour la mort. Le tout sera enregistré sur DVD. Des anthologies numériques des meilleurs martyres sont en vente sur le marché de Bagdad ou distribués comme produit d’appel à la presse étrangère.

La forme actuelle de l’attentat suicide repose donc sur la conjonction des armes modernes et des médias modernes.
De plus, le suicide-exemple et le suicide-spectacle renvoient, au moins dans le monde islamique, au problème du suicide licite. Ou plus exactement le déni de son caractère suicidaire (le suicide est prohibé par l’islam, comme le meurtre de victimes innocentes). Il a donc fallu des constructions théologique perverses (et d’ailleurs dénoncées par des vrais oulémas) pour persuader les volontaires:

- Que les victimes sont tout sauf innocentes (elles sont « objectivement » complices du sionisme ou de l’impérialisme)
- Que leur propre sacrifice plaît à Dieu et porte sa récompense en lui-même
- Que le terrorisme ne fait qu’appliquer la loi du talion en compensation des morts de musulmans
- Que l’action de la bombe humaine est donc licite en tout point
- Que l’auteur d’un attentat qui périt ainsi meurt en situation de Shahuda, de martyre. Le martyr loin d’avoir commis un péché, sera récompensé de ce témoignage de foi : il ira directement au Paradis d’Allah
- Enfin et surtout que les kamikazes sont en situation de jihad défensif et ne font, même au cœur du pays adverse que défendre leur terre et donc que répondre à la plus ardente des obligations.
Le terroriste est un homme pressé à double titre: il compte sur la violence pour accélérer l’histoire ou faire advenir le règne de Dieu, mais il compte aussi sur son sacrifie pour assurer son salut au plus vite et sans avoir à attendre le jugement dernier.

extrait d'un texte publié sur Médium


Mourir en tuant un maximum d'ennemis, éventuellement en se faisant sauter ou en mitraillant ses attaquants, le tout sans considérer que l'on se suicide, ce qui serait lâche, voilà qui n'a rien de nouveau. Plusieurs traditions y incitent :

- Tradition militaire d’abord. Il est relativement facile de persuader de jeunes hommes de mourir jusqu’au dernier pour la gloire posthume, pour retarder l’ennemi, le braver ou en tuer le plus grand nombre.
Dans certains cas, l’idée d’un échange de morts est plus explicite encore. Ainsi, les généraux romains pratiquaient le rite de la devotio avant une bataille qui semblait désespérée : non seulement, ils acceptaient de périr, au combat mais ils se vouaient aux puissances infernales, pourvu qu’elles garantissent la victoire aux légions. La référence qui revient le plus souvent est celle des pilotes japonais qui précipitaient leurs avions contre des navires américains pendant la guerre du Pacifique. On sait que kamikaze signifie « vent divin » ou « souffle des Dieux », par allusion à la tempête providentielle qui empêcha la flotte mongole d’envahir le Japon en 1281, mais on ignore que l’autre nom des unités kamikazes était « unités spéciales d’attaque par le choc corporel ».
Car dans ce cas, comme dans celui des hommes-torpilles ou des unités « Selbstropfer » que préparaient les Nazis au moment de leur défaite, il s’agit bien d’utiliser les corps comme vecteurs et pour améliorer l’effet de choc. Le « suicide » répond en l’occurrence à un besoin rationnel : mieux diriger les forces, gagner de la distance, économiser des moyens mécaniques ou de coûteux projectiles qui se disperseraient loin de la cible. Le sacrifié est l’arme des derniers mètres. Le principe d’économie impose de lui faire porter l’explosif au plus près de l’objectif, que ce soit à pied, en voiture ou en avion..
Même raisonnement chez les vietminhs qui employaient bicyclette et pousse-pousse pour faire exploser de la dynamite au plus près des soldats français, quitte à sauter avec eux. Dans une variante, l’homme est utilisé pour faire dépenser des explosifs à l’adversaire. Ainsi, pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak, les très jeunes basidje chiites iraniens se précipitaient sur les champs de mine pour ouvrir la voie aux « vrais » soldats.
Toutes ces innovations militaires sont liées à l’évidence à l’emploi des explosifs modernes.
L’anglais utilise suicide-bombing pour désigner l’action de celui qui provoque une explosion en sachant qu’il périra à cette occasion. Il est vrai que la langue anglaise, avec son bombing ne distingue pas la bombe lancée par un avion et celle qui est portée par un homme. Or cette différence linguistico-militaire fait toute la différence juridique entre un soldat et un terroriste. Comme l’avait déclaré un chef du Hamas « Le jour où nous posséderons des bombardiers et des missiles nous songerons à changer nos méthodes de légitime défense. Mais, pour le moment, nous ne pouvons répandre le feu qu’à mains nues et nous sacrifier. »
Aujourd’hui, celui qui ne dispose ni de missiles intelligents à visée high tech, ni de bombardiers « furtifs »transporte donc l’explosif au plus près de l’objectif. C’est low tech et efficace. Il compense la portée et la précision technique par la proximité et la décision humaine.

- Une seconde tradition glorifie le suicide comme prix à payer pour tuer un ennemi remarquable: c’est celle des régicides, tyrannicides et autres pratiquants de l’assassinat politique. Mourir en commettant l’attentat (ou après l’attentat) a longtemps été la règle plutôt que l’exception. Les sicaires juifs tiraient leur nom de leur épée courte, faite pour une attaque surprise « en civil » contre l’occupant romain ou le Pharisien collaborateur. Les hashishins du XIIIe siècle luttaient contre les Turcs ou les croisés et périssaient en accomplissant leur mission. Ces sectaires ne raisonnaient pas très différemment de Jacques Clément ou Ravaillac : celui qui va tuer un roi ou un chef ennemi à l’arme blanche, entouré de ses gardes, sait qu’il finira sur l’échafaud ou abattu sur place. Il décide de sacrifier sa propre vie pour « gagner » la vie d’un ennemi de Dieu ou du Peuple. Logique de l’orgueil individuel ou logique de secte, dans les deux cas, c’est une affaire de prix à payer, donc encore d’économie.

- Enfin, suivant une troisième tradition, propre au terrorisme, il est bon et utile de mourir en tuant car cela prouve quelque chose. « Un révolutionnaire est un homme perdu » claironne Netchaiëv, dont s’inspirera Dostoïevski, dans les Possédés. En d’autres termes, celui qui lutte pour la révolution accepte de renoncer à tout ce qui n’est pas la révolution, à commencer par la vie. Un terroriste lucide sait que sa « durée moyenne » de vie, la période où il peut agir avant d’être pris ou abattu, est relativement courte. Il s’en console en se disant qu’une existence qui n’est pas consacrée à la révolte et à la lutte contre les oppresseurs équivaudrait déjà à la mort. Le message est : « Perdus pour perdus, nous ne faisons que nous défendre. Il ne faut pas se laisser massacrer sans rien faire, sans témoigner. ».
Cette thématique se retrouve par exemple dans les milieux proches des Black Panthers des années 60. Pour Huey Newton «…il n’y a plus qu’un seul choix : ou bien accepter le suicide réactionnaire ou bien accepter le suicide révolutionnaire. Je choisis le suicide révolutionnaire… Le suicide révolutionnaire est provoqué par le désir de changer le système ou bien de mourir en essayant de le changer. »

Surtout, la mort du révolutionnaire devient exemplaire, pour ne pas dire publicitaire : elle exalte des camarades à suivre la même voie, elle radicalise les rapports entre exploiteurs et exploités. Théorie qui n’est d’ailleurs peut-être pas si fausse : Vladimir Oulianov serait-il devenu Lénine si son frère n’avait été pendu pour terrorisme ? Dans la dernière scène des Justes de Camus, l’héroïne, raconte l’exécution d’un camarade et résume bien cette joie contagieuse de l’échafaud commune à tant de terroristes : « il avait l’air heureux. Car ce serait trop injuste qu’ayant refusé d’être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n’ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort. » La mort du terroriste fait partie de la scène terroriste. Pascal a raison de dire que le fait qu’une cause trouve des partisans prêts à se faire trancher la gorge pour elle ne prouve rien en sa faveur, mais cela ne nuit pas à sa séduction mimétique bien au contraire.

Pour le kamikaze, mourir dans l’action, c’est en démultiplier la valeur pédagogique. .


Martyre, spectacle et imitation

Outre qu’il synthétise les trois traditions que nous avons résumées - la mort à rentabiliser, la mort à échanger, la mort à imiter - que reste-t-il donc de spécifique dans le phénomène kamikaze islamiste ?
Sans doute la nature de sa force contagieuse. Non seulement, le jihad trouve toujours des volontaires, mais leur taux de renouvellement ne faiblit pas. Tout se passe comme si la piétaille de l’islamisme appliquait le précepte du Hagakuré, le code d’honneur des samouraïs, « Entre deux solutions, mieux vaut choisir celle qui implique sa propre mort ». Et les moyens de diffusion médiatiques n’y sont pas pour rien.

Quand, dans les années 80, le Hezbollah lance la « mode » de l’attentat-suicide, elle est suivie par d’autres groupes, dont les Martyrs d’al Aqsa, proches de l’OLP pourtant guère suspects de céder au « culte de la mort » chiite.
Quand les tigres tamouls, hommes et femmes confondus, se préparent à donner leur vie, ils montrent en riant aux journalistes, les capsules de cyanure qu’ils portent sur eux.
Quand les dix-neuf du 11 Septembre font écraser des avions au cœur du sanctuaire américain, ils suscitent des émules à la périphérie de notre monde.
Quand les Palestiniens se font sauter dans les bus, les enfants de la bande de Gaza collectionnent leurs portraits en vignettes et jouent à une sorte de Pokemon pour islamikazes.
Quand les jihadistes irakiens se préparent au « martyre », ils dictent des cassettes-testaments. Elles sont montées comme de mauvaises bandes-annonces (Kalachnikov cartouchières croisées, et décor fait de banderoles aux inscriptions grandiloquentes). Puis, ils se font filmer embrassant les camarades, et partent pour la mort. Le tout sera enregistré sur DVD. Des anthologies numériques des meilleurs martyres sont en vente sur le marché de Bagdad ou distribués comme produit d’appel à la presse étrangère.

La forme actuelle de l’attentat suicide repose donc sur la conjonction des armes modernes et des médias modernes.
De plus, le suicide-exemple et le suicide-spectacle renvoient, au moins dans le monde islamique, au problème du suicide licite. Ou plus exactement le déni de son caractère suicidaire (le suicide est prohibé par l’islam, comme le meurtre de victimes innocentes). Il a donc fallu des constructions théologique perverses (et d’ailleurs dénoncées par des vrais oulémas) pour persuader les volontaires:

- Que les victimes sont tout sauf innocentes (elles sont « objectivement » complices du sionisme ou de l’impérialisme)
- Que leur propre sacrifice plaît à Dieu et porte sa récompense en lui-même
- Que le terrorisme ne fait qu’appliquer la loi du talion en compensation des morts de musulmans
- Que l’action de la bombe humaine est donc licite en tout point
- Que l’auteur d’un attentat qui périt ainsi meurt en situation de Shahuda, de martyre. Le martyr loin d’avoir commis un péché, sera récompensé de ce témoignage de foi : il ira directement au Paradis d’Allah
- Enfin et surtout que les kamikazes sont en situation de jihad défensif et ne font, même au cœur du pays adverse que défendre leur terre et donc que répondre à la plus ardente des obligations.
Le terroriste est un homme pressé à double titre: il compte sur la violence pour accélérer l’histoire ou faire advenir le règne de Dieu, mais il compte aussi sur son sacrifie pour assurer son salut au plus vite et sans avoir à attendre le jugement dernier.

Article repris à partir d'un texte publié sur Médium
sur Médium

 Imprimer cette page