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Tuerie de Charlie et"jihad des copains"


Sous réserve des surprises que pourrait révéler l'enquête, l'attentat contre Charlie Hebdo ouvre quelques hypothèses à propos du jihadisme à la française.

À rebours du portrait type du jihadiste parti en Syrie, tel que le présentaient récemment les médias (brave petit gars, solitaire, Normand ou France profonde, issu d'une famille athée nullement arabo-musulmane, non connu des services de police, n'ayant pas fréquenté de mosquée extrémiste, s'étant radicalisé tout seul en ligne), les suspects que recherche la police réunissent tous les traits "classiques" à comparer avec ceux rencontrés chez un Merah, un Nemrouche ou autres. Repérés comme éventuels candidats pour une terre de jihad (avec le groupe dit des Buttes-Chaumont), impliqués depuis longtemps (2005), passés par la prison, ayant fréquenté un imam et une mosquée extrémistes bien repérés, soupçonnés d'avoir participé à des entraînements et à des actions dont une tentative d'évasion d'un "frère" en prison, les frères Kouachi, si ce sont bien eux, ont effectivement un profil archétypique... Avec d'éventuels liens avec l'État islamique via un complice tunisien ? En ayant combattu, au moins pour l'un, au Yémen. à éclaircir.

Ajoutons que ce sont deux frères et que l'on rencontre souvent des fratries dans les groupes jihadistes.
En tout état de cause, difficile de plaider la surprise : au fil des années les appels à frapper ceux qui offensent le prophète et les croyants -y compris voire surtout par le verbe et la caricature- n'ont pas manqué. Leur but n'était pas de frapper la liberté de la presse, mais de punir un sacrilège. Charb, par exemple était désigné par la revue jihadiste Inspire comme un des pires ennemis de l'islam.

Ni loups solitaires autoradicalisés en ligne, ni, a priori, pseudopodes d'une organisation planétaire, les terroristes appartiennent à une petite structure pouvant pratiquer, y compris en Europe, une sorte de "jihad des copains" : des gens peu nombreux, qui se connaissent bien, et capables de violence efficace (en nombre de morts, ils viennent de battre un record de France pour un seul attentat). Cela n'implique pas qu'ils soient surentraînés (l'erreur de numéro en cherchant Charlie Hebdo, voire, la perte de papiers dans les voitures ne plaident pas pour pour cela), mais il y a sans doute plusieurs réseaux de ce genre qui peuvent se mettre en place dans une France où il n'est pas si difficile de se procurer une Kalachnikov.
Depuis les attentats du GIA dans les années 90, nous savons que notre police sait prendre de tels petits groupes soit avant le passage à l'acte, soit quelques jours après leurs sinistres exploits, ce qui va probablement se produire (au moment où nous écrivons, la traque semble très engagée). Le problème étant celui du nombre et de la dispersion : on repère (et bloque) trois ou quatre groupes de ce type à temps, mais pas dix... Ou pas forcément à temps.
Ce n'est pas avec des programmes scolaires ou avec des déclarations d'artistes -si sympathiques qu'ils soient- que des groupes à ce stade d'engagement seront découragés mais par une répression classique appuyée par un bon renseignement.

La réaction après l'attentat ont été celles que l'on pouvait prévoir : appels à l'unité nationale et aux valeurs de la République, dénonciations de la barbarie... sans oublier les inévitables avertissements : ne pas faire d'amalgame avec l'islam en général dont les représentants se déclarent horrifiés, ne pas instrumentaliser les peurs... Avec pour résultat final, cette ironie qui fait que Wolinski et Cabu finiront célébrés par la Nation, protégés par la police, avec hommages militaires et officiels et les bénédictions de tous les clergés. L'identification symbolique à la victime ("je suis Charlie") peut rassembler un temps un pays tétanisé, mais il aura un moment où se posera la question des moyens de la lutte contre le jihadisme, de son extension et du prix à payer. Et l'unaminimité morale n'y suffira pas. On entend beaucoup dire depuis quelques heures que "nous sommes en guere", certes mais contre qui et pour quelle victoire ?

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